Chapter Text
Vendredi
Yann regardait avec une angoisse glacée l'écran de son téléphone. Ce n'est pas comme si c'était une surprise, quoi de plus normal que de retourner en famille pour les vacances de Noël mais là, c'était différent. Il ne pouvait pas y retourner pour faire ça, pas seul. Il ne s'en sentait pas capable. Ses mains s'abandonnèrent dans ses cheveux épais l'espace d'un instant, s'accrochant désespéremment aux mèches trop longues. La voix enjouée de sa mère résonnait encore dans ses oreilles, l'intonation supliante derrière la bonne humeur.
"Oui, bien sûr que je viendrai. Tu sais que je viens toujours."
"Oui mais tu ne restes jamais très longtemps, tu repars toujours dans les hauteurs avec tes amis. On aimerait que tu restes au moins toute la semaine."
Il avait accepté dans un filet de voix, trop anxieux de trahir son appréhension. Les remarques suivantes ne l'avaient pas détrompés. "On aime pas te savoir seul, tu sais."
Seul. Comme dans célibataire. Comme dans celui qui travaille trop et n'a que des histoires sans lendemain dont il ne se rappelle ni le nom, ni le parfum. Comme celui qui joue seul avec ses neveux et nièces sous le regard doucement réprobateur de sa petite sœur. Juste seul.
Oh, il s'en accommodait très bien. Plus que bien même. Pourquoi retenir les noms et les parfums. Seul le plaisir restait. La douleur langoureuse du corps que le plaisir a laissé exsangue et rassasié. Il aimait son indépendance et il ne la sacrifierait pour rien au monde. Mais ce Noël-là était différent. S'il avait été comme tous les autres, il aurait accepté gracieusement, supporté sans un soupir les regards entendus et les murmures inquiets de sa famille et savouré paisiblement son retour à la maison. Mais cette fois-ci, il ne pouvait pas en être ainsi. Un invité de plus, un qu'il ne voulait pas revoir. Un qu'il ne voulait pas.. non, ne pouvait pas affronter. Seul.
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"Tu en fais une drôle de tête aujourd'hui." lui souffla Martin alors qu'il se glissait à ses côtés sur la banquette en cuir rouge sombre. Yann se tourna vers lui et son souffle l'abandonna momentanément lorsqu'il posa le regard sur le visage qui se découpait en ombre chinoise dans le bar aux lumières tamisées. Les yeux rendus marrons par la pénombre le détaillait, inquiets.
"Tu as pas desserré la bouche depuis ce matin. Pendant l'émission tu nous as à peine calculé... Alors que ma chronique était super drôle en plus." ajouta le jeune homme avec une moue boudeuse qui arracha un rire au poivre et sel. Martin s'acharnait toujours à lui redonner de la bonne humeur quand il le sentait pas bien, le suivant partout, le provoquant doucement pour qu'il sorte de sa torpeur torturée.
Cela avait été le cas aujourd'hui. Quand il était entré dans son bureau ce matin et qu'il l'avait trouvé le regard perdu dans le vide, il ne lui avait pas posé de question et avait pris une cigarette de son paquet pour lui tendre sans un mot. Il avait hoché la tête et l'avait suivi dans le froid hivernal avec plaisir, essayant de ne pas penser à l'étrange sensation qui secouait son ventre alors qu'il avisait la chute de rein devant lui. Il ne s'était pas confié sur ce qui s'était passé et Martin avait attendu qu'ils soient dans le bar bondé en ce vendredi soir, Vincent et Hugo aux doigts entremêlés en face d'eux. Les grands cils frémissaient et le regard se faisait plus inquisiteur. Il sentit la peau de ses joues s'accorder au cuir des fauteuils.
" Je ne suis pas dans mon assiette. C'est tout. " Ce fut au tour des narines de frémir et Yann s'émerveilla des petits détails qui font un corps qui s'éveille. Surtout quand il appartenait à Martin.
" C'est à cause des fêtes de fin d'année ?" demanda Vincent en sirotant son cocktail beaucoup trop sucré aux couleurs d'été. « T'as pas arrêté de râler toute la semaine à cause de ça : Et vivement que ça se termine/J'en ai marre/J'ai aucune envie de le faire cette année../ Un vrai festival."
Yann leva les yeux au ciel, tandis que le rire d'Hugo, compagnon fidèle, accompagnait les paroles de son petit ami comme il le faisait toujours.
"Je n'ai juste pas envie de les fêter cette année, c'est tout." maugréa-t-il dans son verre, conscient des yeux verts qui ne le quittaient pas.
"D'habitude, tu es toujours hyper impatient de descendre voir ta famille pendant les fêtes. Qu'est ce qui a changé cette année ? " Martin s'était penché vers lui, ses prunelles prenant une teinte mordorée dans la lumière tamisée du bar. Yann se laisse hypnotisé par leur lueur, sentant son souffle s'accrocher à ses lèvres, lui arrachant sa confession.
"Mon ex." finit-il par avouer, à contre-coeur, tous les regards braqués sur lui. "Il s'est marié cette année et ma famille l'a invité pour le réveillon lui et son nouveau mari, comme ils étaient seuls tous les deux. Il est resté très proche de ma famille.." continua-t-il quand il vit la mine interloquée de ses amis et employés.
"Lui et moi on... était très sérieux, ça a duré longtemps, sa famille ne l'acceptant pas, il passait son temps chez moi. Je ne l'ai pas revu depuis notre rupture mais je sais qu'ils se fréquentaient encore. "
"Donc tu vas le revoir pendant les vacances, c'est ça ? C'est pour ça que tu fais autant la gueule ?" enchaîna Vincent, qui peinait à voir où était le problème. Martin ne disait plus rien et semblait un peu ailleurs, bien que le froncement de ses sourcils montraient qu'il était concentré sur ce qu'il se disait.
" Parce que c'est toi qui l'a largué non ? " continua Vincent, négligemment. Devant les airs interloqués de ses compagnons de soirée, il perdit un peu de son assurance. Il jeta un coup d'oeil furtif à Yann, cherchant à se soutirer aux yeux intenses qui le scrutaient soudain. Hugo et Martin semblaient attendre la suite, oscillant leur attention entre les deux amis.
"On parlait souvent de nos ex." finit par murmurer le comédien, gêné. Hugo et lui parlaient rarement de leurs anciennes histoires, c'était leur tabou. Il crut déceler une once de jalousie au fond des yeux de son amant.
"Oui, c'est moi qui ait rompu. Ce n'est pas vraiment ça le problème. Je suis pas jaloux ou triste qu'il soit avec quelqu'un. C'est juste que .."
"Toi tu n'as personne. "acheva Martin, la voix intense. Il regardait Yann comme s'il le voyait pour la première fois, comme une distance fougueuse qu'il rêverait de franchir.
" C'est ça qui t'ennuie vraiment, de te retrouver là-bas, au milieu de ta famille qui devrait être un sanctuaire mais qui va te renvoyer ta vie sentimentale en pleine gueule. Les regards de pitié, les reproches silencieux : "Mais pourquoi tu es encore seul ? Pourquoi ne peux-tu garder personne ?" Toutes ces façons silencieuses de dire "Qu'est ce qui va pas chez toi ?"" Les mots étaient durs, aussi contractés que la mâchoire qui les avait laissé échapper.
"Ma famille ne me veut pas de mal, ils veulent juste que je sois heureux. Mais oui, c'est ça qui m'ennuie. Je suis pas prêt pour les réflexions gentilles mais lourdingues, et surtout, je suis pas prêt pour le sourire de satisfaction de Frédérique à me voir seul alors qu'il aura son mari avec lui." Il reposa sa bière, la mine sombre.
" Je comprends. " fut la seule réponse de Martin et Yann sut instantanément que c'était réellement le cas. Il se rappela certaines choses que le jeune homme lui avait confié sur sa famille, sur leur inquiétude face à son instabilité sentimentale, à ses relations vaporeuses et à son incapacité à garder quelqu'un. Il se remémora la moue agacée du jeune homme face à l'euphorie pré-fêtes de fin d'années, en miroir de la sienne. Les regards s'accrochèrent un instant et ils s'y perdirent, les mots silencieux courant librement entre eux.
Le raclement de gorge prudent de Vincent les fit sursauter tous les deux. Devant le sourcil levé et moqueur du l'humoriste, Yann se sentit rougir. Vincent n'ignorait rien de son attirance pour Martin, il l'avait découvert une semaine à peine après avoir commencé à travailler avec eux et n'avait cessé de pousser le présentateur à se déclarer depuis. A son furtif sourire en coin , Yann comprit que le brun avait un plan.
"Pourquoi tu n'amènes pas quelqu'un avec toi alors ? A ce réveillon ? Comme ça tu évites les remarques embarrassantes ET tu montres à ton ex que tu t'en sors aussi. "
Le poids de trois regards s'abattit sur lui mais au lieu de ployer, il continua d'énoncer son plan en agitant gracieusement le batonnet de céleri qui servait de décor à son cocktail.
"Me regardez pas comme ça hein, c'est un excellent plan. Tu demandes à quelqu'un de venir avec toi, tu le présentes à ta famille comme une nouvelle relation toute neuve, comme ça c'est plus crédible quand tu “casseras” avec lui une fois les fêtes passées. Demande à un des tes ex.”
“Aucun de mes ex comme tu dis, ne m'aime suffisamment pour faire ça. On se quitte rarement en bons termes. Je suis pas un super compagnon.” soupira Yann, étrangement tenté par la proposition de Vincent. Pour être honnête, dans son moment de désepoir de l'après-midi, il y avait lui-même pensé.
“Tu te sous-estimes Yannou, je suis sûr. Bon en tout cas, si tu trouves pas d'ex pour accepter de faire croire à un retour de flamme, t'as qu'à payer quelqu'un! C'est pas l'argent qui te manque.”
“Vincent!” fut le cri du coeur des trois hommes, mais ce qui capta l'attention de l'humoriste fut le tic furieux qui agita brièvement le coin de la bouche du reporter en face de lui.
“Mais enfin, il ne va quand même payer un gigolo pour faire croire que c'est son mec.” lui répondu Hugo, approuvé vigoureusement par son ancien patron.
“T'as raison, c'est trop cher pour rien. Je suis sûr que certains accepteraient de le faire gratuitement. Des gens de chez nous.” Il sonda Yann qui s'agita devant son air inquisiteur. “Je connais certaines personnes qui seraient ravies de passer un peu de temps seuls avec toi. Qui sait, ça peut s'avérer très amusant?”
“Oublie ça Vincent. Je ne vais pas demander à un ami, ou pire, un employé de faire croire qu'on est ensemble pour réveillonner avec ma famille. C'est complètement dingue.”
“Pourquoi pas? Tu serais loin d'être le premier! Et puis ça ne serait que pour quelques jours. Il y a pas de mal, vous vous tenez vaguement la main une ou deux fois, vous montrez votre complicité et hop le tour est joué. Vous rentrez et un mois plus tard, tu annonces une rupture de plus. Franchement je l'ai déjà fait plus jeune, quand je voulais faire croire que j'étais hétéro, c'est pas grand chose.”
“Il a pas tord.” finit par acquiescer Hugo, qui était resté silencieux. “Ca pourrait être une bonne solution. Et puis si tu fais ça avec un des notres de Bangu, ça peut même être plutôt drôle. Ta famille te connait, elle s'attendra pas à ce que tu viennes avec l'amour de ta vie. Honnêtement, Il y aurait pas mort d'homme..”
“Mon merveilleux petit ami a raison. Ca peut même être plutôt fun pour toi, ça mettrait du piment dans ce réveillon que tu redoutes tant. Maintenant il suffit qu'on trouve la personne parfaite.”
“Vous êtes cinglés tous les deux. Martin, dis-leur s'il te plaît!” Il se tourna vers le jeune homme, les yeux suppliants. Le reporter n'avait rien dit depuis que Vincent avait commencé son soliloque.
“Je pense que si vous vouliez faire ça, il faudrait prendre quelqu'un de proche, quelqu'un que Yann connait et qui le connait. Pour que ce soit crédible, parce que c'est beaucoup plus facile à dire qu'à faire, vous pouvez me croire.” termina-t-il mystérieusement, replongeant son regard dans le liquide ambré de son verre.
“Ok je vois que tu parles d'expérience mont petit Tintin et tu n'as pas tord.” Le sourire du comédien était éclatant. Il avait l'air de beaucoup s'amuser à fomenter ce plan. “ Il faut un proche. Et j'ai la personne parfaite. Julien.” Il laissa la réalisation transformer les visages à ses côtés, aux yeux écarquillés de Yann, à l'air incrédule d'Hugo en passant par l'étincelle colérique qui fit flambler les yeux verts en face de lui.
“Julien est parfait. Il te connait bien, Yann, vous vous entendez super bien depuis qu'il est là et on va pas se mentir” il se tourna vers les deux autres journalistes pour les prendre à parti. “Il a clairement envie de t'entraîner dans un coin sombre pour te faire des choses que la pudeur réprouve en public. Il bave littéralement devant toi et il est célibataire. Je suis sûr qu'il paierait littéralement pour avoir l'opportunité de partir seul en vacances avec toi.”
Yann balbutia une réponse quasi-inaudible alors qu'Hugo donnait son assentiment, il était d'accord avec son compagnon, Julien faisait un choix logique.
“C'est ridicule.” l'interrompit Martin en un claquement de langue agacé. “Julien? Mais t'es sérieux? Ils se connaissent pas depuis assez longtemps! Et ils ne vont pas du tout ensemble. Tu veux que ce soit crédible ou pas? Julien ne connait pas assez Yann pour se faire passer pour son petit ami, personne n'y croira, pas une seconde.”
“Alors tu as une meilleure idée Martin? Un autre candidat peut-être?” La voix du comédien s'était faite de velourset il posa les coudes sur la table, les mains délicatement en l'air, soutenant son menton en un port altier. Ses yeux brillaient de défi comme ceux d'un prédateur qui a capturé sa proie et qui la regarde se débattre en vain.
“C'est gentil mais vraiment les garçons, c'est pas nécessaire, je ne vais pas le faire. J'irai seul et..”
“Je vais le faire.” l'interrompit Martin, limpide, son regard ne quittant pas les yeux d'ébène triomphants qui le toisaient, exultant silencieusement. La voix de Yann dérailla, laissa sa phrase en suspens. Quelque chose dans la voix rocailleuse de Martin avait déclenché une chaleur inconfortable dans sa poitrine et bien que le jeune homme ne le regardait pas, il se figea sur son siège, incapable de bouger ou même de réfléchir.
“Non vraiment, je..” tenta-t-il de continuer mais Vincent leva élégamment la paume d'une de ses mains pour l'arrêter en pleine phrase.
“Toi, Martin? Tu t'en sens plus capable que Julien? Parce qu'un seul texto de ma part et il accepte. Tu sais, il disait encore à Yann hier soir avant l'émission qu'il adorerait partir en vacances au ski avec lui qui s'y connait si bien. C'était une invitation assez claire mais pas pour notre Yannou apparemment. Tu briserais la chance d'un de tes collègues?” Yann lui fronça les sourcils en un ordre silencieux mais l'autre homme l'ignora superbement, fixant toute son attention sur le journaliste.
“J'ai dit que je le ferai Vincent.” répliqua Martin, sifflant dans ses dents. Il se mit à énumérer sur ses doigts : “C'est le choix le plus logique : je connais Yann depuis le plus longtemps, je connais sa famille de nom, ce qu'il aime, ce qu'il fait. Et je sais tenir debout sur des skis donc il n'aura pas à jouer à la baby-sitter pendant les vacances.”
“Sans compter que niveau taille, vous vous accordez parfaitement, ça fera un joli tableau esthétiquement parlant.” Yann regretta d'avoir porté son verre à ses lèvres pour cacher son malaise. Il se mit à crachoter et portant sa main à sa bouche. Martin lui tapota le dos jusqu'à tant qu'il se remette mais il n'enleva pas sa main, la laissant juste en dessous de sa nuque, sa paume brûlante sur le tissu de sa chemise en jeans.
“Comme c'est gentil à toi de te sacrifier Martin.” Avec une ironie mordante à peine voilée, Vincent accentua le mot “sacrifier” et leva son verre en direction du brun avec un respect taquin. Le regard de Martin semblait furibond et pendant un instant Yann craint qu'il ne soit adressé à l'humoriste mais c'était avant d'entendre l'entendre murmurer Julien avec une moue dédaigneuse, sous le rire amusé des deux amants qui lui faisaient face.
“Adjugé vendu donc. Tu te feras passer pour le petit ami de Yann pendant toute la semaine où vous serez chez lui pour les fêtes jusqu'à votre retour à Paris. Après quelques temps, Yann annoncera votre rupture, à l'amiable évidemment, et tout redeviendra comme avant. Et en plus, ta famille sera peut-être tellement mortifiée qu'elle osera plus jamais insister pour que tu ramènes quelqu'un. Oh, tu pourrais même dire que c'est de leur faute..”
“Vincent, mon coeur, trop loin..” le stoppa gentiment Hugo en posant sa main sur son bras.
“Oh oui, pardon désolé, je m'emballe toujours pour les intrigues. Faut qu'on reste simples sinon on va se planter.”
“Mais enfin..” Yann secoua la tête tentant vainement de reprendre ses esprits et part à la conversation. La main de Martin bougea légèrement dans son dos, comme pour le rassurer et cela ne l'aida pas à se concentrer. “Martin doit bien aller faire le réveillon avec sa famille. Faut que tu y ailles non? Et t'es pas obligé d'accepter ça.. enfin c'est dingue quoi..” Son regard balayait chaque visage dans l'attente qu'ils s'accordent avec lui et laisse tomber cette histoire abracadabrantesque.
“Je n'avais rien de prévu pour le réveillon. Ma famille est un peu comme la tienne et ils ne font pas Noël en France cette année. J'avais pas franchement envie de descendre si c'est pour m'entendre dire que je sais pas garder une fille et que ma vie est franchement instable. Je suis plutôt content d'avoir l'opportunité d'y échapper. Et si c'est pour t'aider, c'est encore mieux. J'adore la montagne en plus.”
Il termina son discours avec un signe de tête entendu laissant entendre que la discussion était close de son côté. Il avait pris sa décision, Yann le connaissait suffisamment pour savoir que quand sa bouche affichait ce pli décidé, presque frondeur, on ne pouvait pas le faire changer d'avis. Il n'en avait pas franchement envie de toute façon.
Difficile d'afficher modestement son triomphe quand on a envie d'exulter et Vincent faisait un piètre modeste dans la victoire. Ses yeux pétillaient de joie alors qu'il tentait d'imaginer toute une série de scénarios les plus invraisemblables pour leurs prochaines semaines de vacances. Yann se retrouva plus d'une fois à essayer de le contredire mais l'homme au visage délicat ne cessait d'imaginer toutes les situations possibles que Martin et lui risquaient de rencontrer et il fallait avouer que ça les faisait beaucoup rire. Hugo le dévisageait les yeux brillants et le sourire constamment aux lèvres, amoureux.
Il s'arracha justement à sa contemplation pour se pencher vers Yann qui lui faisait face alors que Martin s'était éclipsé.
“Ne t'en fais pas pour Martin, Yann. S'il n'avait pas voulu le faire, il l'aurait dit direct. S'il s'est proposé, c'est que ça le dérange pas, vraiment. Tu peux me faire confiance là-dessus.”
Le poivre et sel acquiesça, content d'avoir l'opinion d'Hugo, celui qui était, après tout, l'ami le plus proche de son envoyé et celui qui le connaissait le mieux.
“Arrête de faire semblant de ne pas être heureux de cette décision, Yannou, tu joues pas assez pas bien la comédie pour être crédible.” les interrompit Vincent, alors que Martin revenait au loin, les bras chargés de nourriture. “Et c'est tant mieux, tu n'en seras que plus convaincant.”
“Qu'est-ce qui sera le plus convaincant?” demanda le journaliste en reprenant sa place auprès de son patron et désormais futur faux-petit ami.
“Oh rien, on se demandait si vous deviez simulez l'acte en faisant grincer le lit et en simulant quelques gémissements. Ce serait ultra authentique.” Pour la deuxième fois de la soirée, Yann regretta d'avoir bu en écoutant parler Vincent, et sa toux disparut sous le rire d'Hugo et l'exclamation outrée de Martin, dont la main avait innocemment retrouvé son dos.
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“Franchement Martin, tu n'es pas obligé.” Yann regardait Vincent et Hugo s'éloigner, bras dessus, bras dessous dans la nuit froide de Décembre. Martin bataillait pour actionner son briquet avec son pouce que le froid avait rendu hésitant. “Je veux pas que tu te sente forcé de faire quoi que soit parce que je suis ton boss ou je ne sais quoi d'autre. Tu ne me dois rien, je peux tout à fait y aller seul ou appeler pour annuler.”
“Ne dis pas n'importe quoi,” répliqua Martin et le batonnet entre ses lèvres lui donnait un ton plus dur qu'il ne l'aurait probablement souhaité. Il fit un signe à Yann et ce dernier s'approcha pour qu'il allume le sien, gardant son attention fixé sur la moue concentrée du jeune homme.
“Déjà, évidemment que je te dois tout, à toi ainsi qu'à Laurent, mais la question n'est pas là. Je sais ce que tu ressens, le besoin d'éloigner la famille de toutes ces considérations de célibat, d'engagements, de solitude et compagnies. J'ai déjà ramené une fille à Noël chez mes parents alors que j'avais l'intention de la larguer et que je l'ai fait à peine sortis de chez eux. Je sais..” continua-t-il devant l'air interloqué de son patron. “C'était vraiment pas cool de ma part, je regrette un peu. Tu vois ce que je veux dire, des fois, faut savoir prendre des dispositions pour avoir la paix. Alors si tu as besoin d'une personne de confiance pour aider à faire croire que tu n'es pas seul afin de pouvoir respirer pendant les fêtes.. bah je suis ton homme. Crois-moi, c'est plus simple que de ramener quelqu'un avec qui tu es véritablement et avec qui ça ne marche plus. Ca peut-être une vraie catastrophe.”
Il se perdit en réflexion quelques instants et Yann sut à qui il pensait. Sa dernière relation avait connu une fin lente et douloureuse et d'après ce que lui avait avoué le jeune homme, l'agonie avait commencé au dernier Noël qu'ils avaient fait ensemble, sa copine et lui, chez ses parents. Martin ne lui avait pas tout dit, mais il se rappelait avoir passé des heures avec lui ce jour-là au téléphone, à parler de tout et de rien, ce qui lui avait semblé bizarre. Quand ils s'étaient revus plusieurs jours plus tard, Martin lui avait avoué que sa relation qui durait depuis deux ans et demi s'était brutalement arrêtée. Une partie infime de lui, pas si éloignée de celle qui avait exultée en silence pendant des semaines après avoir appris la nouvelle, s'était demandé si le fait qu'il ait passé autant de temps avec lui au téléphone avait quelque chose à voir avec tout ça. Il se rappelait avoir entendu la voix furieuse de sa copine alors que le reporter s'excusait à la hâte et raccrochait.
“Tu avais pas ramené une fille chez tes parents que tu connaissais depuis seulement trois semaines?”
“Si, si.” pouffa Martin devant le regard intrigué de son patron. “C'était pas ma période la plus glorieuse.”
“C'est vrai que tu étais un vrai Casanova, j'avais oublié.” répondit le poivre et sel, esquivant le petit coup d'épaule faussement outré du Parisien.
“Ca te va bien! T'es pas le dernier, si je peux me permettre.” badina Martin en écrasant sa cigarette dans le cendrier non loin de l'endroit où ils étaient. Le présentateur ne répondit pas, se contentant de lui sourire doucement, les yeux étincelants. Dissimulé sous une arche en pierre qui donnait dans la ruelle longeant le bar où ils avaient passé la soirée, Yann se sentait protégé, heureux. La perspective d'affronter son passé l'affectait beaucoup moins. Il était heureux que Martin vienne avec lui. Le jeune homme rougit quand il lui dit.
“Je suis content de passer du temps avec toi aussi. On s'est moins vus ces derniers temps.. Depuis presque un an en fait, avec les Spéciales d'Etienne de Julien...”
“Et les tiennes.” continua Yann soudain mal à l'aise. Il était conscient d'avoir mis beaucoup de distance entre le jeune homme et lui et il s'était figuré que, pris comme il l'était dans sa vie sentimentale, Martin ne l'avait pas remarqué.
“Oui mais tu ne viens pas à celles-là.” répondit le reporter, mordant.
“C'est vrai.. tu es un grand garçon maintenant, tu n'as plus besoin de moi.” murmurat-il, les joues rosissant sous le regard mi peiné, mi réprobateur de son employé. “Mais je suis heureux de passer du temps avec toi. Si je dois faire ce truc totalement dingue, je suis ravi que ce soit avec toi en complice.”
Martin se radoucit et hocha la tête lentement, le regard dans le vague. Il se tourna vers Yann pour lui demander quand il devait être prêt et ils passèrent les quelques minutes suivantes à préparer leur départ. Ils convinrent de partir en voiture vers Chambéry le dimanche, ce qui leur laisserait le temps du trajet pour peaufiner leur stratégie. Ils finirent leur discussion à la hâte alors que le taxi arrivait et au moment de se dire au revoir, Yann ne put s'empêcher d'entourer vivement le jeune homme de ses bras pour le remercier, cacher son embarras dans son écharpe trop grande.
“Merci.” chuchota-t-il si bas qu'il n'était pas sûr que Martin puisse l'entendre. Il le relâcha avant qu'il ait pu réagir et se réfugia à la hâte dans le taxi, dissimulant son trouble à l'homme qu'il venait de quitter et heureux qu'il n'entende pas à quel point son coeur s'était emballé à ce simple contact.
A suivre
