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Characters:
Language:
Français
Stats:
Published:
2018-10-30
Completed:
2019-01-05
Words:
11,845
Chapters:
2/2
Comments:
36
Kudos:
268
Bookmarks:
23
Hits:
9,332

Complète

Summary:

"La vérité, Ophélie, soupira alors Thorn, c’est que jusqu’à aujourd’hui, aucune femme ne m’a regardé de la façon dont tu le fais."
Le récit de la découverte de Thorn par Ophélie, et inversement, et la journée hors du temps qui a suivi.

Notes:

3 jours. 1 tome par jour. C’est le temps qu’il m’a fallu pour lire la trilogie de La Passe-Miroir. J’ai lu dans les transports, au travail, en mangeant, en amputant mes nuits de nombreuses heures de sommeil. J’ai vécu les aventures d’Ophélie et Thorn intensément. Ce modeste OS m’était presque vital tant je n’arrivais pas à abandonner pour plusieurs mois nos héros. Il développe le dernier chapitre. Juste au moment où elle lui demande de lui montrer ses cicatrices. J’espère que cela vous plaira.

(See the end of the work for more notes.)

Chapter Text

Ophélie pouvait se targuer d’être une des seules personnes, toutes arches confondues, à savoir interpréter les infinitésimaux mouvements du visage de Thorn, enfin la plupart du temps. Parce qu’elle était une des rares personnes à provoquer des sentiments si puissants qu’il était incapable de les contenir tout à fait. Et ce matin-là, face à lui, dans l’intimité de cette chambre, elle en était fière.
Elle le vit distinctement déglutir quand elle lui demanda de tout lui montrer. Était-ce de la timidité, de l’embarras, de l’angoisse ? Face à elle, si gauche en temps normal, les rôles s’inversaient.
L’atmosphère avait brusquement changé, s’était empesée.
Il cligna plusieurs fois des yeux et lui dit :

- Ophélie, je suis venu pour clarifier notre situation, pas forcément pour…

Il se racla la gorge, Ophélie s’empourpra, ses lunettes virèrent au rose et elle déclara :

- Si tu ne veux pas…
- Si je ne veux pas ?! lâcha-t-il dans ce qui ressemblait à une exclamation médusée. Je t’ai promis de ne plus te mentir, alors que je n’affirmerai pas être venu sans aucun espoir, mais je ne veux pas que tu te sentes contrainte d’une quelconque façon.
- Je ne me sens absolument pas contrainte, répondit l’animiste d’une voix claire.

Thorn remonta alors ses longues mains osseuses vers les siennes et vint mêler ses doigts aux siens, puis après avoir pris une profonde respiration, il guida ses mains dans sa nuque, pour que ses doigts sentent la profonde cicatrice qui marquait la naissance de ses cheveux.
Ophélie retint une grimace de pitié, sa pitié, il n’en voudrait jamais, il le lui avait dit. Dans un geste d’une incroyable témérité, elle appuya ses doigts sur sa nuque pour guider son visage vers le sien, et elle posa ses lèvres contre les siennes. Techniquement, c’était leur troisième baiser, mais si on excluait les rebuffades et les effets de surprise, alors, c’était le premier où ils étaient entièrement consacrés l’un à l’autre. Elle put en savourer pleinement la différence. Si elle savait animer les objets, Thorn savait animer son corps. Tout entier, il était attiré par le sien. Instinctivement, elle bougea ses lèvres contre les siennes, tandis qu’il déplaçait ses mains vers son épaisse chevelure dans laquelle il plongea les doigts. Sa jambe infirme bougea dans un tressautement involontaire juste avant qu’il n’ouvre sa bouche pour venir gouter la sienne avec sa langue. Cette sensation nouvelle fit sursauter Ophélie si fort que la table de chevet suivit aussi le mouvement dans un bruit incongru.
Thorn s’éloigna alors, soucieux, avant de dire :

- Préviens-moi si je me montre trop téméraire, ou tout simplement médiocre. Tout ça est nouveau pour moi.

Ophélie haussa un sourcil surpris, et Thorn s’expliqua, non sans une certaine amertume :

- Qu’est-ce que tu croyais ? Tu as oublié ma popularité, sur Pôle ?
- Je… Et aucune femme n’a voulu te… corrompre, quand tu étais Intendant ?

Un très léger rire sans joie échappa à Thorn.

- Si je m’étais contenté d’être un Intendant épouvantablement rébarbatif, peut-être. Mais je suis un bâtard.
- Ici non plus ? lâcha alors Ophélie, posant une question qui la hantait. Mediana m’a dit…
- Mediana n’a jamais essayé d’obtenir mes faveurs de cette façon, répondit Thorn, catégorique. Ni aucune autre.

Depuis que son ancienne infortunée camarade lui avait avoué se servir de ses charmes pour obtenir ce qu’elle voulait, puis qu’elle avait découvert l’identité de Sir Henri, l’idée l’avait sournoisement empoisonnée.

- Et au cas où tu l’aurais oublié, rajouta-t-il, je suis marié, et fidèle.

Le regard qu’il lui lança fut éloquent, et Ophélie leva le menton, à moitié vexée, avant de rétorquer :

- Ne sois pas stupide, bien sûr que moi non plus je ne suis pas allée voir ailleurs !
- La vérité, Ophélie, soupira alors Thorn, c’est que jusqu’à aujourd’hui, aucune femme ne m’a regardé de la façon dont tu le fais.

L’avouer ne semblait pas chose facile, et Ophélie comprenait. Son cœur se serra en pensant à cet homme qui avait grandi sans l’amour de ses parents, rejeté par les membres de ses clans, subissant plus que profitant de l’amour maternel frustré d’une tante dévouée.
Même elle, attifée comme une vieille fille et cachée sous son écharpe, avait eu son maigre lot de prétendants. Et puis, il y avait sa famille. Omniprésente à bien des égards, mais sous le regard et l’affection de qui elle avait grandi – enfin façon de parler.
Affectivement, Ophélie avait pu à peu près se construire. Thorn n’avait pas eu cette chance.

Elle fit revenir ses mains vers le col droit de sa chemise et déboutonna lentement le vêtement cintré qui épousait les formes anguleuses de son mari. Sa maladresse légendaire ne l’aidait pas, pas plus que la lecture involontaire qu’elle faisait sans ses gants. Ses vêtements étaient imprégnés au plus profond de leurs fibres par le désir que Thorn avait pour elle, un désir qui attisait le sien et qu’Ophélie avait du mal à gérer. Finalement, Thorn lui vint en aide, superposant ses mains aux siennes. Enfin, elle put dégager les pans de sa chemise, et la faire glisser le long de ses épaules. Le vêtement se plia de lui-même.
L’éternel vouté se tenait droit, presque trop, en s’offrant sans concession au regard de sa jeune épouse. Ophélie lui sourit avec douceur, aussi peu sûre d’elle que lui, puis tendit à nouveau les mains pour effleurer des doigts les quatre cicatrices qui ornaient son torse. Il ne sursauta pas quand elle le toucha, mais elle vit son ventre se contracter. Après des semaines passées dans les dortoirs mixtes de La Bonne Famille, sans parler de son passage dans le gynécée de Farouk, Ophélie avait perdu une bonne partie de sa candeur. Naïvement, elle pensait tout savoir, ou du moins, que les connaissances qu'elle avaient - si involontairement - acquises lui permettraient d'aborder sans crainte ni doute cet aspect de sa vie. Mais là, c’était Thorn face à elle, c’étaient ses mains qui le touchaient, ses yeux qui le regardaient, et surtout son ventre qui se serrait.

Même si elle avait clamé ne jamais vouloir de lui dans son lit, et qu’elle s’était aveuglée sur ses sentiments à son égard, elle n’avait pas pu empêcher son imagination de travailler contre elle, et elle avait déjà pensé à lui à moitié nu.
En réalité, il était plus musclé qu’elle ne le pensait, mais dans le genre maigre. Il était sec, les os de ses épaules saillaient, et elle sentit clairement sa colonne vertébrale en passant sa main dans son dos.
Peu attractif, c’était ainsi qu’il se définissait. C’était bien son genre de se qualifier d’une telle épithète pour quelque chose de si abstrait. Car pour sa part, elle n’était pas d’accord. L’attraction, c’était bien plus qu’un physique. Alors oui, il en avait un peu commun, mais rien dans leur histoire n’était commun.

Son don ne pouvait pas lui permettre de lire les êtres humains, pourtant, c’est bien ce qu’elle fit de ses mains timides et maladroites, et il la laissa faire. Son corps racontait littéralement son passé, l’enfant qu’il avait été, l’homme qu’il était devenu, celui dont elle était tombée amoureuse.
Les cicatrices étaient profondes, et avaient dû être éminemment douloureuses. Comment une famille pouvait-elle s’acharner ainsi sur l’un des leurs sous prétexte qu’il ne l’était qu’à moitié ? Et à quel âge cela avait-il réellement commencé ?
Sur Anima, on était peut-être moins flamboyant, mais on ne battait pas les enfants, Artemis en personne y veillait.
Ophélie fut prise d'un profond sentiment de compassion, et d’un amour si violent qu’il fit faiblement réagir ses griffes. Ce serait à elle de lui montrer ce que la vie était capable d’offrir en dehors de la barbarie dans laquelle il avait toujours grandit. Elle s'y emploierai chaque jour qu'il leur serait accordé ensemble. A commencer par ce matin, sur ce lit. 

Elle n’osa pas toucher l’armature en métal qui soutenait sa jambe. Il le fit lui-même, mais sans la quitter des yeux. Alors, les mains tremblantes, elle s’attaqua aux boutons de son pantalon, essayant d’ignorer à ce qu’elle pouvait potentiellement toucher de ses doigts malhabiles. Elle n’osait pas le regarder, mais elle l’entendit déglutir. Quant à elle, la lecture de son pantalon était encore plus parlante que celle de sa chemise. Elle avait lu bien des choses au cours de sa vie, et ressenti des milliers d’autres vies que la sienne, mais se désirer soi-même au travers des sensations de l’autre était de loin l’expérience la plus troublante qu’elle ait vécu. Elle accompagna de son corps le pantalon qu’elle fit glisser le long de ses interminables jambes, se mettant à genoux sur le sol pour finir de l’en débarrasser, pas fâchée d’avoir enfin les mains vides. Elle dut prendre quelques secondes pour retrouver un calme relatif, frottant ses mains entre elles comme si cela pouvait l’aider. Les sensations s’estompèrent doucement mais laissèrent des traces indélébiles. Thorn fit passer son regard d’acier de son pantalon, en train de se plier sagement, à Ophélie, et comprit son trouble. Le coin de sa bouche tressaillit, laissant apparaître un certain embarras, qu’Ophélie ignora pour continuer son exploration.
Elle pinça les lèvres quand elle vit pour la première fois sa jambe dévêtue. Sans aucun soutien, l'angle qu'elle formait était tout sauf naturel, et une cicatrice, profonde et large, enlaidissait encore plus le tout. Elle avait mal pour lui. Elle passa sa main dessus, le plus doucement possible, effleurant la peau granuleuse de la pulpe de ses doigts, puis embrassa avec douceur l’intérieur de son genou. Elle l'entendit hoqueter et osa lui lancer un regard. Par toutes les horloges d'Anima, il était si grand depuis le sol ! Mais elle vit son visage, et si la concentration avait pu en avoir un, ça aurai sans conteste était le sien. Plus tard, il lui expliquerait qui lui avait fait cette chirurgie d’urgence, et dans quelles conditions. Pour le moment, elle se contenterait de découvrir le reste de son corps. Elle tenta de reculer pour mieux se relever, mais ne réussit qu’à emmêler ses pieds, et serait tombée à la renverse si Thorn ne l’avait pas rattrapée, sa main sur son poignet, d’une façon naturelle qui trahissait une grande habitude. Trois ans séparés, et pourtant leurs corps gardaient le réflexe de l’autre.
Il tira d’un coup sec pour la faire revenir à lui, debout entre ses jambes, chancelante. D’un geste autoritaire, il posa ses mains autour de sa taille pour la stabiliser, puis vint dénouer la ceinture de sa robe de chambre, et l’en débarrassa souplement. Il prit alors quelques secondes pour l’admirer de haut en bas, et Ophélie fut bien incapable de le regarder dans les yeux. Elle découvrit que regarder Thorn presque nu était bien plus facile que de soutenir son regard implacable en simple pyjama blanc. Elle balbutia :

- Si j’avais su que…
- C’est aussi bien que ce soit facile à enlever, répondit doctement Thorn, désespérément terre-à-terre.

À moins qu’il ne tente dans cette remarque une manœuvre de séduction ? Allez savoir avec lui... 
Elle avait enlevé ses gants, et ne pouvait donc pas les mordiller, alors elle commença à tripoter nerveusement son pyjama, mais lisait au passage des brides de l'état d'esprit d’Ambroise, et elle refusait de penser à lui, même involontairement. Sans ressource, elle laissa tomber mollement ses bras le long de son corps, empruntée.
Thorn tendit ses mains pour venir caresser très lentement la zone de sa peau découverte, juste sous le tissu un peu large du pyjama. Ophélie en eut la respiration coupée. Difficile d’imaginer un être comme Thorn capable de tant de douceur et de retenue. Ses lèvres étaient pincées et il semblait ailleurs. À quoi pensait-il ? Qu’imaginait-il au juste ? En tous les cas, il savourait manifestement ce moment.
Puis ses mains s’activèrent à une vitesse stupéfiante, faisant sauter l’un après l’autre les boutons du haut de son pyjama, dévoilant la simple brassière qu’Ophélie portait en dessous.
Il était assis, et elle debout, et pourtant, il n’eut même pas besoin de tendre complètement les bras pour arriver à la déshabiller. Ophélie s’était rarement sentit aussi minuscule face à lui, ce qui rendait le désir qui la consumait encore plus intense.
C’était si nouveau... Jamais elle n’avait eu ce genre d’élan pour un autre. Elle avait toujours préféré se plonger dans le passé de ses objets de collection fétiches plutôt que de papillonner comme sa sœur Agathe.
Alors en dépit de sa pudeur, qui avait sûrement beaucoup à voir avec sa manie de porter autant de couches de vêtements, elle remonta ses mains dans son dos pour dégrafer son sous-vêtement et l’enlever elle-même, dévoilant sa poitrine. Elle osa aussi regarder son mari, pour voir sa réaction. Elle ne fut pas déçue. Son visage arbora toutes les expressions qu’elle lui connaissait, à tour de rôle, comme s’il ne savait pas vraiment comment répondre à ça. Finalement, en mesurant ses gestes comme s'il se défiait de lui-même, il posa ses grandes mains sur ses épaules nues pour l'approcher de lui, pas trop, mais juste assez pour lui permettre d'enfouir son visage dans sa nuque. Quand ses lèvres goûtèrent sa peau, Ophélie laissa échapper un léger cri de surprise, et ses mains vinrent trouver refuge dans ses cheveux, réduisant à néant le soin qu’il avait mis à les coiffer. Puis elle les laissa descendre pour venir caresser son dos meurtri.
Thorn releva la tête et planta ses yeux gris dans les siens, intenses. Il posa alors ses mains sur ses fesses, et les y laissa quelques secondes, ayant l’air quelque peu interdit de celui qui n’en revient pas. Et le connaissant, c’était probablement l’exacte vérité. Puis, légèrement tremblant, ses longs doigts crochetèrent l’élastique de son pantalon, et il lui retira le vêtement précautionneusement. Comme de bien entendu, Ophélie, en essayant de libérer ses pieds, s’emmêla les jambes, mais Thorn se fit un plaisir de la rattraper sous les bras, la portant jusqu’à lui et l’invitant à grimper sur ses cuisses, ce qu’elle fit avec maladresse, mais sans lui donner de coup de genoux dans un endroit inapproprié, un exploit !

Ainsi juchée sur lui, leurs torses se touchèrent enfin, et le contact de leurs peaux les figea tous deux dans une expectative intense. Ophélie sentait à présent physiquement à quel point Thorn la désirait, et ce constat la rempli d’impatience et de peur à la fois. Elle agrippa ses biceps pour trouver un point d’ancrage, et leva les yeux vers lui. Il était si grand que même perchée sur ses jambes, il la dépassait d’une tête. Ses yeux gris dévoraient son visage, et tous deux avaient la respiration erratique. Voir Thorn perdre son précieux contrôle à cause d’elle était grisant.
Elle chercha à l’embrasser, mais ne réussit qu’à donner un coup de son nez dans le sien, ce qui n’avait rien d’agréable. Si son compagnon souffrit, il n’en dit rien et la laissa trouver ses lèvres tandis que ses mains partaient à la découverte de la peau de sa femme, son ventre, son dos, ses fesses…
Ce fut Ophélie, cette fois, qui ouvrit sa bouche pour aller goûter sa langue avec curiosité. Ce qu’elle avait pris pour une caresse bizarre se révéla être diablement agréable. Toute entière plongée dans ses nouvelles sensations, un cri de surprise et de plaisir lui échappa quand une des mains de Thorn glissa sur sa poitrine.
Embarrassée par sa propre réaction, elle mordit par inadvertance la lèvre inférieure de Thorn et voulut s’excuser, mais il grogna un borborygme étrange qu’elle prit pour une interdiction à se modérer.
Sa main quitta sa poitrine pour se poser derrière lui et agripper la couverture, il passa son autre bras sous les fesses d’Ophélie, et dans un grognement d’effort, il s’arcbouta pour les faire reculer tous les deux le long des draps.
Ophélie manqua de s’écrouler sur lui, mais avec adresse, il la fit basculer sur le côté, et elle atterrit sur le dos, à ses côtés. Passé le court moment de vertige, elle recouvra sens, exacerbés par leurs caresses.

Les yeux de son époux dévoraient ses courbes de la tête aux pieds. Nue, elle ne pouvait pas cacher ses dizaines de minuscules cicatrices dues aux éclats de verre des Devins, et encore moins à un spécialiste du genre comme Thorn. Il ne dit rien, remettant, tout comme pour sa jambe, les explications à plus tard, mais elle vit les articulations de ses doigts blanchir alors qu’il s’agrippait aux draps pour contenir sa colère. Ophélie réalisa alors que chacune de ses blessures l’avait touché de cette façon. Ses colères, ses vengeances, quand elle avait été blessée, ça n’avait jamais été juste par honneur ou par politesse. Il lui était tout simplement insupportable qu’elle souffre.

Leurs visages étaient au même niveau, et Ophélie put le regarder dans les yeux comme jamais auparavant, à égalité, même si ses pieds arrivaient au niveau de ses genoux.
Hardiment, elle attrapa sa main pour la poser sur sa taille et l’inviter à continuer. Il ne se fit pas prier. Elle-même posa ses mains sur son torse, pour ne pas lire les draps dans lesquels ils s’aimaient. Sa respiration se transforma en soupirs de satisfaction, et elle ne fut pas seule. Thorn, si peu disert, si réservé, se montra incapable de retenir un grognement de plaisir quand Ophélie glissa sa jambe entre les siennes pour le caresser. C’était pour le moins approximatif et surtout maladroit, et elle avait peur de tout faire de travers, mais à en croire ce qu’elle entendait, ce n’était pas si mal.

Toute cette énergie qui bouillonnait constamment sous la peau de Thorn, refrénée depuis toujours, c’était aussi et surtout la marque d’un esprit passionné. Et il avait enfin trouvé la personne avec qui partager cette passion. Ophélie y répondait avec enthousiasme, et quand la main de son époux s’aventura entre ses cuisses, cela se transforma en un certain émerveillement.
Elle n’avait jamais été curieuse de ces choses-là, par conséquent, elle n’avait pas la moindre idée de l’intensité que cela pouvait atteindre. Elle aurait dû s’en douter, pourtant, Archibald avait construit son empire grâce à ça !
Mais son corps, lui, le savait instinctivement. Trois années de frustration loin de l’homme qu’elle ignorait aimer – tout en traversant l’univers pour le chercher, à y repenser, quel aveuglement ! – avait généré un appétit colossal de lui. Ophélie se cambra contre ses mains, comme si ce n’était pas assez. Aux quatre coins de la chambre, portes, couvercles, abat-jours, tiroirs, claquaient, bougeaient, grinçaient… tout s’arrêta soudainement, une seconde avant que le plaisir atteigne son paroxysme. Son animisme en fut provisoirement balayé.

Ophélie recouvrait peu à peu ses sens quand ses lunettes virèrent au bleu, malgré elle. Aussi impatiente fut-elle, il lui était impossible de ne pas ressentir un peu de peur à propos de la suite. Alors que Thorn achevait de les déshabiller, la réalité était là, sous ses yeux. Elle, si petite, et lui, si grand…
Il comprit son inquiétude, et semblait la partager, dans une moindre mesure. Il l’embrassa alors, comme pour se donner du courage. Et ce fut avec une telle dévotion qu’elle en oublia ses craintes.
Elle était maladroite mais lui, il avait toujours su gérer son corps. C’est ce qu’il fit alors qu’il se glissa entre ses jambes. Les mains autour de sa nuque, les yeux grands ouverts, Ophélie l’invita à continuer. Il fut aussi doux que possible et prit tout le temps qu’il fallait pour laisser au corps de sa femme le temps de s’adapter au sien. La douleur fut brève, et l’inconfort accessoire. Être liée à Thorn de cette façon était tout simplement incroyable. Au sens propre comme au figuré, car qui aurait cru il y a quelques jours à peine qu’elle et lui se retrouveraient à partager le même lit ?
Ils se regardèrent pendant un temps indéfini, apprivoisant leurs corps ainsi assemblés. Puis ils se mirent en mouvement ensemble, attentifs à l’autre. Thorn essayait d’essuyer de sa main ou de ses lèvres chaque grimace involontaire, chaque signe de douleur qu’Ophélie essayait en vain de lui cacher. Il se refreinait pour elle, elle ne le voulait pas et tâcha de le lui faire comprendre. Finalement, ils trouvèrent un rythme à leur mesure. À un moment, il glissa contre elle et l’écrasa de tout son poids, et plus tard, elle lui enfonça le genou dans l’aine, mais ça n’avait aucune importance. Ophélie finit par partager une partie de son plaisir, surprise et ravie, et s’enchanta de sentir le corps de Thorn trembler contre le sien, totalement abandonné en elle. Longtemps, elle le garda entre ses jambes, caressant ses cheveux, sa nuque son dos…
Elle était complète.

***

Ophélie était beaucoup trop excitée pour dormir, malgré sa mauvaise nuit, aussi garda-t-elle les yeux grands ouverts pour profiter de l’incroyable moment où Thorn s’endormit contre elle. Ce fut si brutal que si c’était arrivé à Pôle, elle aurait soupçonné un Narcoleptique d’être caché quelque part.
Mais non, dans cette chambre il n’y avait qu’eux. Encore nus, sur le lit. Thorn s’était allongé contre elle, après leur étreinte, et avait murmuré maintes excuses qu’Ophélie avait balayées d’un geste agacé attendri. Puis il s’était fait rattraper par la fatigue, traîtreusement. Il dormait si peu, d’après ce qu’elle pouvait en déduire, qu’elle était certaine qu’il n’avait pas du tout prévu ce petit somme. Endormi, ses traits s’étaient détendus, mais pas complètement. Jamais Ophélie n’aurait cru possible qu’on puisse dormir en fronçant les sourcils !
Abandonné contre elle, son souffle tiède contre son visage, son bras droit enserrait sa taille avec une force surprenante pour quelqu’un d’endormi. Ophélie n’osait pas bouger. Elle ne voulait surtout pas qu’il ait peur, et assurément, pour quelqu’un de si solitaire, elle craignait qu’il ne soit surpris en sentant quelqu’un bouger contre lui dans son sommeil. Un coup de griffe involontaire n’était pas impossible, et il lui avait demandé d’être prudente.

Toutefois, réveillée, elle ne pouvait pas empêcher mille et une pensées de tourner dans sa tête. Elle pensa au futur incertain, puis au passé, et enfin au présent, et malgré toute la discipline dont elle essaya de faire preuve, elle senti une vague gonfler en elle, quelque chose qui grondait de plus en plus fort, et finit par la submerger. En silence, Ophélie pleura, espérant que ses larmes se tariraient avant le réveil de son mari, mais son ventre, secoué par ses sanglots muets, alerta Thorn qui ouvrit les yeux aussi brusquement qu’il les avait fermés. Cédant à un bref instant de panique, il s’éloigna d’elle en demandant :

_ Je t’ai fait mal ?
_ Non, répondit pitoyablement Ophélie, d’une voix chevrotante. Mais là tu risques de le faire, calme-toi, ce n’est rien.

Elle attrapa ses poignets et le força à la regarder en face. Il ne réalisait pas que ses griffes étaient à fleur de peau, et lui donnaient un début de migraine.

_ Ce n’est pas rien, opposa-t-il. Tu pleures.
_ Mes nerfs qui lâchent. C’est stupide. Calme-toi.

Il respira profondément et reprit son expression renfrognée habituelle, mais teinté d’inquiétude pour elle.

_ Explique-moi.

Ca sonnait presque comme un ordre. Ophélie soupira et lâcha ses poignets, puis passa ses bras autour de ses genoux qu’elle releva.

_ Thorn. Nous sommes nus, la matinée est très avancée. Parlons, très bien, mais autour d’un déjeuner ?
_ Fort bien.

Avec sa célérité habituelle pour mettre en œuvre ses décisions, Thorn se leva, et Ophélie faillit éclater de rire. Le voir s’affairer, totalement nu, était si surprenant que ça en devenait drôle.

_ Allons-nous laver, déclara-t-il en lui tendant la main.
_ Ensemble ? s’exclama Ophélie, surprise.
_ Je n’ai aucune envie de traverser une maison inconnue sous les yeux invisibles des automates de Lazarus pour trouver une douche libre. Il n’y a qu’une salle de bain accolée à cette chambre, tu es ma femme, je ne vois pas en quoi ce serait choquant, exposa-t-il implacablement.
_ Vu sous cet angle, céda Ophélie, intimidée.

Elle attrapa sa main et il tira dessus pour la mettre sur ses pieds. Il n’avait pas sa canne, et son armature reposait contre le lit, aussi lui proposa-t-elle son épaule pour le soutenir. Thorn était trop fier, il refusa, et boita le plus dignement possible vers la salle d’eau.
Avec un sentiment d’irréalité assez marqué, Ophélie régla la douche et se glissa sous l’eau chaude, pour la troisième fois de la journée. Sauf que cette-fois ci, elle n’était pas seule. C’était tellement étrange de sentir l’ombre de Thorn dans son dos.
Il ne dit rien, mais attrapa un pain de savon qu’il frotta dans ses cheveux pour les laver lui-même. Encore plus étonnée, Ophélie le laissa faire et apprécia la pression de ses longs doigts sur son crâne.

_ Regrettes-tu mes cheveux longs ? demanda-t-elle alors.
_ Oui et non. J’aime ta chevelure, mais trop longue elle cache ton visage.

Il attrapa la pomme de douche et rinça lentement son épaisse masse de cheveux bouclés avec plus de soin qu’elle ne le ferait elle-même. Puis ses mains glissèrent le long de ses bras, s’arrêtant sur les cicatrices les plus profondes laissées par les bouts de verre.

_ À qui dois-tu ces blessures ?

Elle entendait dans sa question toute la colère qu’il éprouvait contre cette personne qui lui avait fait du mal. Elle résuma :

_ À toute cette… saine émulation à la Bonne Famille. Une seule place d’aspirant, ça laisse peu de place à la camaraderie.
_ Qui ?
_ Le savoir ne changera rien. Ils ne sont plus dans la course.
_ Comment ?
_ Sous la douche justement.
_ Les douches étaient mixtes ? demanda-t-il, réprobateur.
_ Jaloux ?
_ Oui, répondit-il tout naturellement.

Sur cette réponse, elle lui reprit le pain de savon et fit sommairement sa toilette, lui tournant le dos. Elle était mal à l’aise de faire devant lui quelque chose de si privé. Lui, ça n’avait pas l’air de le gêner. Comme il l’avait dit, il était son mari, elle sa femme, et cette explication suffisait à son esprit cartésien. Il fut plus rapide qu’elle et lui proposa son aide. La gorge serrée, elle laissa ses larges mains chasser les derniers bulles sur sa peau, et sa timidité. Il était évident à présent qu’il la désirait à nouveau. Quand sa main vint se glisser entre ses cuisses, il s’excusa :

_ Je suis désolé de t’avoir fait mal.
_ C’est fini. Tranquillises-toi à ce sujet.

Il ne répondit pas, laissant ses doigts le faire à sa place, pour son plus grand plaisir.
Bien plus détendue, elle se tourna pour le regarder. Elle avait enlevé ses lunettes et le voyait plus flou que jamais. Ses cheveux platine alourdis d’eau tombaient vers l’avant et cachaient son regard, mais pas entièrement. Elle vit l’ombre de ses yeux gris animés d’un désir violent qui lui tordit le ventre. Elle avait envie de l’enlacer autant que de se cacher. Une unique étreinte ne l’avait pas fait apprivoiser un corps qu’elle avait l’habitude de cacher depuis son enfance, et le regard qu’il posait sur elle l’embarrassait et l’embrasait.
Thorn soupira avec une pointe de regret :

_ Ton équilibre naturel et ma jambe ne feraient pas bon ménage sur une surface si glissante.
_ Nous n’avons pas besoin de bouger, opposa Ophélie avec une audace qui la fit rougir.

Timidement, mais avec une grande curiosité, elle tendit ses mains vers lui afin de le découvrir à son tour. Dans une exclamation incrédule, il la laissa faire, plaquant presque violemment ses paumes sur la paroi de la douche et fermant les yeux.
Aussi rapide que dura ce moment, il fut intense, et Thorn eut besoin d’une minute entière, la tête sous l’eau qui ruisselait sur lui, pour recouvrer son calme.
Puis sans même un mot ni un baiser, il quitta la cabine de douche en claudiquant. Aussi fière que gênée de sa propre conduite, Ophélie prit quelques minutes de solitude avant de le rejoindre. Prévenant, Thorn avait préparé pour elle une tenue blanche propre, et ses gants. Elle les enfila en premier, avec un certain soulagement, chaussa ses lunettes, et se regarda dans le miroir. Elle ne se trouvait pas changée à l’extérieur, mais intérieurement, elle n’était plus la même.

Quand elle rejoignit Thorn dans la chambre, il avait réussi, en cet infime laps de temps, à s’habiller, ceindre son armature en métal, se coiffer, et leur faire servir un déjeuner sur une petite desserte blanche.
Pour elle, il avança un fauteuil, et une fois installée dedans, il lui servit un café, qu’elle accepta prestement. Il s’approcha de la baie vitrée qu’il ouvrit légèrement, sans tirer le rideau, soucieux de ne pas être vu. Les lèvres dans sa tasse, un léger rire fit naître des bulles à la surface de son café. Thorn lui lança un regard interrogateur, et Ophélie balbutia :

- Je sais que la situation est grave et ne se prête pas tant aux plaisanteries mais… j’imaginais le scandale si nous étions vu ensemble. Un Lord de Lux, et une apprentie recalée. La sanction serait exemplaire.

Thorn ne répondit pas et vint s’assoir sur le bord du lit, le dos courbé. Fouillant dans ses poches, il sortit un nécessaire en bronze et lui demanda :

- Cela te gêne-t-il si je fume ?
- Pas du tout.

Tout en garnissant sa pipe, il considéra Ophélie et observa :

- Le blanc te sied au teint, mieux que le gris que tu affectionnes tant.
- Oh, un compliment ?
- Une constatation, mais prends-le comme tu veux, répondit-il, sérieux.

Ophélie eut un mince sourire et regarda la pluie tomber en savourant son café. L’odeur puissante du tabac envahit la chambre quand Thorn souffla une longue langue de fumée.

- Je t’écoute, finit-il par dire. Pourquoi ai-je été réveillé par tes larmes ?

Alors qu’elle réfléchissait à la formulation de sa réponse, Ophélie eut la mortification de sentir ses yeux s’embuer à nouveau. Elle essaya de contrôler sa voix, tout en sachant qu’il ne serait pas dupe :

- Je… Je pensais à nous.
- Ah.

Elle sentait bien qu’elle devait s’expliquer mieux que ça, mais avait du mal à trouver les mots justes, comme toujours. Et pendant ce temps, elle voyait la figure pâle de Thorn s’assombrir, ce qui ne l’aidait pas. Il finit par demander, avec une fausse indifférence :

- Partager mon intimité est donc si décevant ?
- Je, quoi ? Non ! s’affola Ophélie. Thorn ! Tu n’es quand même pas allé croire ça ?

Il garda le silence, préférant reprendre une bouffée de tabac. Ophélie eut un brusque accès de colère :

- Quelle triste image tu as de toi !

Il haussa un sourcil, hautain, et elle soupira, excédée.

- Thorn, enfin, je pensais que…

Ses lunettes virèrent au rose et elle balbutia :

- … je pensais que ma satisfaction avait été manifeste ?

Les traits de Thorn se détendirent imperceptiblement et Ophélie tendit la main vers la sienne, effleurant ses doigts.

- Pour en revenir à mes larmes. Je… faisais le bilan de ces dernières années. Ce refus de m’avouer la vérité, toute cette frustration, ce manque, ce… vide que tu as laissé.

Il la fixa, surpris par son éloquence, le visage figé. Ophélie fixa un point au-dessus de la tête de Thorn, et continua sur sa lancée :

- Je t’en ai tellement voulu de me laisser sans nouvelle, dans l’ignorance. Puis je m’en suis voulu à moi. Je ne savais même pas si tu étais en vie, blessé, si tu avais faim, froid, et moi je traînais pitoyablement sous ma couette, à Anima. Une vraie loque. Pour rien au monde je n’aurai aimé que tu me voies ainsi. Déplorable.

La main libre de Thorn se contracta en poing, seule manifestation de son état d’esprit.

- Ma famille… Je les aime, mais ils ne comprenaient pas. Dans un sens, mieux vaut pour eux de rester en dehors de ça mais, je les ai détestés, à les voir faire comme si rien n’avait jamais existé. Il n’y avait que moi pour me rappeler, le 4 août, que c’était notre anniversaire de mariage et que j’étais seule. Ces journées-là ont été les pires, je crois. Et quand enfin j’ai pu m’enfuir, que je te retrouvais, j’ai cru que… j’avais l’impression de n’être plus rien à tes yeux quand les miens s’ouvraient enfin…

Elle renifla piteusement, s’essuyant le nez de sa manche immaculée.

- Mais il y a eu nos retrouvailles et… si peu de temps nous reste-t-il ensemble face à Dilleux, je me suis sentie soulagée. Et maintenant imagine tous ces sentiments coincés dans ma minuscule personne. J’ai juste craqué. Et je suis désolée de t’avoir inquiété.

Elle tourna cette fois-ci le visage vers lui, un peu craintive et surprise de sa propre volubilité. Il aspira une grande bouffée de sa pipe, et avança sa main libre vers ses cheveux, touchant une boucle rebelle. Il n’était pas tendre, et ne le serait probablement jamais, mais c’était là ce qui s’approchait vraisemblablement le plus d’un geste affectionné.
La voix légèrement enroué, son accent du Pôle plus fort que jamais, il avoua :

- Si ça peut te consoler, pas un jour n’a passé sans que j’imagine que, loin de moi, tu réapprennes que la vie pouvait être simple, et infiniment plus confortable. Je m’en suis voulu de penser ça de toi, mais j’ai espéré autant que craint que tu refasses ta vie.
- Quel beau couple nous faisons…

Rassérénée, Ophélie se resservi un café et dévora un fruit, pendant que Thorn se contentait de fumer et de touiller son café froid.

- Il faut que l’on parle d’autre chose, lâcha-t-il.
- Ah ?
- Est-ce que tu te souviens de…
- … je me souviens de tout.
- Bien. Notre mariage, ce qu’a dit, juste après la cérémonie du Don, le magistrat.

Ophélie fronça les sourcils et proposa :

- « Le règlement est le règlement ? »
- Avant.
- « Nous allons nous retirer pour vous laisser faire ce que vous avez à faire » ? essaya-t-elle alors.
- Précisément, acquiesça Thorn. Il ne parlait pas d’une formation accéléré de lecture.

Ophélie comprit tout de suite, et rosit.

- Et ?
- Et bien en fait, la consommation d’un mariage fait partie intégrante du partage des Dons.
- Voyez-vous ça ? Et quand comptais-tu me le dire ? s’exclama Ophélie.
- Étant donné les circonstances d’alors, jamais, avoua Thorn. Je savais que ça rendrait les choses plus complexes, mais pas impossibles, et tu avais été claire.

Ophélie se mordit la lèvre, songeuse. Elle repensa au jour où elle lui avait jeté au visage qu’elle ne partagerait jamais son lit. Elle put presque sentir à nouveau le froid de cette salle d’attente glaciale.
Elle avait pensé alors qu’il mettait juste son honneur dans sa poche, pour elle, mais c’était bien plus que ça. Il avait réduit volontairement ses chances de lire le Livre de Farouk, pour elle.

- Cela a à voir avec tes griffes instables ? finit-elle par demander.
- Je l’ignore. L’avenir nous le dira.

Pour quelqu’un qui détestait les incertitudes, la situation ne devait pas être simple.

- Et autant de temps après, tu penses que ça aura un impact ? insista-t-elle.
- Je ne sais pas non plus. Je n’ai pas de spécialiste sous la main à qui poser la question. Et même à l’époque…

Ah ça, si n’importe quel membre de la Toile avait appris qu’Ophélie refusait de partager le lit de son mari, elle ne préférait même pas imaginer ce qu’Archibald aurait fait de cette information.

- Et Bérénilde ?
- Sans vouloir te choquer, ma Tante a une vision du mariage des plus patriarcales. Même sans le Livre, elle aurait considéré le devoir conjugal comme obligatoire, que tu le veuilles… ou non.

Ophélie fut douchée par cette réponse. Même si elle savait que jamais Thorn n’aurait utilisé la violence.

- Pensais-tu pouvoir me faire changer d’avis ? demanda-t-elle, curieuse.
- Oui, avoua Thorn sans embarras. Avant que tu me repousses, sur les remparts. J’espérais qu’avec le temps… Pas te séduire à proprement parler, mais qu’à force de vivre ensemble, peut-être que tu voudrais un enfant, pour remplir ta vie. Ensuite, ça n’a plus eu d’importance.

Oui, après, tout s’était enchaîné trop vite.

- Que c’est laid à imaginer… répondit Ophélie. M’imaginer en femme mariée malheureuse au point de revenir sur mes principes en m’offrant à contrecœur à un homme juste pour remplir mon quotidien d’un enfant qui n’aurait rien demandé…

Thron pinça ses lèvres fines mais éluda :

- Bref, il est important que tu le saches. Que tu ne sois pas surprise si nos dons fluctuent.
- Je n’ai pas qu’une bonne mémoire, avoua soudain Ophélie. J’ai des griffes aussi.

Thorn faillit en lâcher sa pipe de surprise. Ophélie se considéra vengée de ses cachotteries et ajouta :

- Je ne crois pas qu’elles soient très… affûtées. Je ne les gère pas bien. Je ne sais pas m’en servir volontairement. Il faut que je sois en colère. Si j’ai peur, ça ne fonctionne pas. Cela changera peut-être ?

Thorn se leva brusquement, et parcouru en long et en large la chambre, fumant plus vite que de raison. Il finit par se mettre face à Ophélie, et tomba à genoux à ses pieds, dans un effroyable bruit de métal. Il avait le visage baissé, mais elle devinait sa douleur. Elle fut surprise quand il lui dit :

- Je suis désolé.
- De quoi ?
- Que tu aies dû gérer ça seule. Que tu aies eu peur. De ne pas avoir été là pour t’apprendre, comme je te l’avais promis. Je sais mieux que quiconque combien il peut être traumatisant d’avoir des griffes incontrôlables.
- Tu n’as pas à t’en vouloir. Tu m’avais répudiée. C’est moi qui suis venue m’accrocher à toi de force.
- J’aurai pu refuser. Quand Archibald est venu me dire ce que tu voulais faire… Je n’y croyais tout simplement pas. Qu’en dépit des circonstances, de moi… tu choisisses de porter mon nom, c’était incroyable. Quelle qu’en soit la raison, quel que soit ton improbable plan… Tu aurais pu rentrer chez toi, être débarrassé de ton encombrant fiancé stupidement amoureux. Mais tu voulais me sauver, au point de t’enchaîner à moi. Et puisque je comptais mourir, je m’accordais ce dernier plaisir, celui d’épouser la femme que j’aimais. C’était égoïste. Je n’avais pas pensé aux conséquences pour toi.

Ophélie tendit la main pour la mettre sous son menton et lever son visage vers elle. Elle lui retira sa pipe de la main, la posa sur la desserte, et mêla ses doigts aux siens. Puis elle le regarda dans les yeux et se pencha pour l’embrasser.
Ses lèvres avaient un goût de tabac prononcé qui n’était pas déplaisant.
Il s’éloigna d’elle et se leva en grimaçant, regardant le lit, puis elle, avec une ardeur communicative. Le souffle court, Ophélie se leva à son tour et grimpa sur le lit où il la rejoignit. Elle vint se jucher ses cuisses, et laissa les secondes s’écouler lentement en se perdant dans ses yeux gris.
Ils savaient tous deux parfaitement combien cette journée, ces quelques heures volées, seraient exceptionnelles.
Les Généalogistes missionneraient bientôt Thorn pour autre chose, et elle n’aurait pas sa place à ses côtés.
Qui sait s’ils auraient encore l’occasion d’être ensemble de cette façon ? Et si oui, quand ?
Ils étaient avides de ne pas perdre une minute de ce temps précieux.
Leurs mains vinrent se chercher à nouveau, impatientes, tant et si bien qu’ils ne prirent même pas le temps de se dévêtir plus que le minimum. Il la guida sur lui, grognant son prénom quand ils furent de nouveau unis. Puis ce fut elle qui dirigea leur étreinte, découvrant petit à petit les délices de l’intimité avec Thorn. Elle trembla entre ses mains, jura même à un moment, ce à quoi il répondit simplement qu’il l’aimait.

Plus tard, ce fut elle qui s’assoupit contre lui. Thorn fut mieux élevé qu’elle, et ce ne furent pas ses larmes qui la réveillèrent, mais ses doigts qui caressaient lentement son bras, et le poids de son regard.
Encore à moitié endormie, Ophélie lui dit :

- Parfois, je pense que tu aurais aimé n’importe quelle femme envoyée pour t’épouser.
- Plait-il ?
- Pourvu que ta femme ne soit pas du Pôle, et ne te voit pas au travers du prisme déformant de l’Intendant bâtard, tu aurais été sensible à son charme.
- Et qu’est-ce qui t’a amené à penser une telle chose ? demanda-t-il, glacial. Tu penses que j’étais dans une telle… détresse affective que j’aurais aimé n’importe qui du moment où elle acceptait de poser ses yeux sur moi ?

Tout à fait réveillée, Ophélie se mordit la lèvre, prise au piège de ses fausses conclusions. Elle bafouilla :

- Je n’ai jamais dit ça ! Mais regarde-moi. Je ne paye pas de mine. Et pourtant…
- Et c’est moi qui ai une triste image de moi ? Que devrais-je penser de toi, dans ce cas ? Que tu m’aimes par pitié ?
- Ne sois pas stupide.
- C’est toi qui as commencé, répondit-il, sérieux. Tu es aussi maladroite dans tes propos que dans tes gestes.

Ophélie baissa les yeux, mortifiée, et lâcha :

- Je suis désolée.
- Si c’est à être rassurée que tu cherches, rétorqua Thorn d’une voix sèche, saches que quand j’ai pris le temps de t’observer, une fois nos débuts chaotiques derrière nous, je t’ai toujours trouvé… à mon goût. Mais avant le physique, c’est ta personnalité qui m’a séduit. Je ne suis pas tombé amoureux de toi par défaut.
- Moi non plus.

Le coin de la bouche de Thorn tressauta et il conclut :

- Alors n’en parlons plus.
- Oui c’est vrai, mettons fin à ces déclarations si romantiques. Et allons combattre Dieu !