Chapter Text
Dès que Poema ouvrit les yeux l'odeur du sel et celle piquante des crustacés disparurent. À la place des mosaïques multicolore du plafond de sa chambre à Lamarck, de la pierre grise et morne.
Allongée sur son lit à baldaquin qui grinçait à chacun de ses mouvements, une boule se forma dans la gorge de Poema. Chaque matin, la même routine. Elle se réveillait avec l'espoir que la veille n'était qu'un cauchemar et qu'elle était encore à Lamarck.
Elle chassa ses couvertures d'un coup de pied.
Claquepince.
Claquepince.
Chaque nuit, elle s'endormait à Claquepince. Et chaque matin, elle se réveillait à Claquepince.
Ses paumes pressées contre son visage, Poema étouffa ses cris. Ses yeux la picotèrent. Des bruits en provenance de l'autre côté de sa porte l'obligèrent à essuyer ses larmes de sa manche avant que l'une d'entre elles ne coule.
Elle enfila ses chaussons, une de ses mains autour d'un des piliers en bois de son lit. Le drap qui l'entourait était à la fois poisseux et poussiéreux. Poema frotta sa paume sur sa robe de nuit. À son arrivée entre ces murs, quelques mois auparavant, elle était d'un blanc éclatant. Désormais, elle jaunissait un peu plus tous les jours.
Thalina, une des seules domestiques encore présentes, sursauta lorsque Porma ouvrit sa porte sans qu'elle n'ait à toquer.
— Est-ce pire ? lui demanda Poema sans s'encombrer des formalités.
Thalina hocha la tête. Toutes les deux se hâtèrent dans les couloirs froids et humides du manoir. Elles ne croisèrent personne. Ni servante nettoyant le sol boueux ou les carreaux opaques, ni cuisinière, les bras chargés de légumes et fruits du jardin pour préparer le petit-déjeuner.
Les cheveux gris de Thalina sortaient un peu plus de son chignon à chacun de ses pas. Ce n'était que l'un des nombreux signes qu'elle avait passé sa nuit au chevet de Jon. Comme ses cernes qui s'ajoutaient à ses rides dans leur quête pour dévorer ses yeux.
La porte aux jointures mal huilées de la chambre de Jon ne couvrit pas les râles qu'il poussait à chacune de ses expirations. Poema se figea à l'entrée. Gisant dans son minuscule lit, le corps frêle de Jon était presque imperceptible sous la tonne de couvertures qui le recouvrait. Seule sa respiration le séparait d'un cadavre prêt à pénétrer dans sa tombe.
Poema tomba à genoux près de son lit. Ses doigts frôlèrent son visage. Sa peau était à la fois trempée et brûlante. Ses cheveux roux collaient à son front et ses tempes. Ses paupières fermées, Poema distinguait ses pupilles s'agiter sous elles. Il souffrait. Encore. Toujours.
— Où est le maestre ? l'interrogea Poema, sa main cherchant celle du petit Jon sous les laines.
— Il est reparti dans la nuit à Repos-des-Freux, madame. Son était s'était amélioré. Il a décidé que sa présence n'était plus requise.
Requise ? Le corps entier de Poema se tendit. N'avait-il pas vu la même chose qu'elle ? À dix ans, Jon paraissait en avoir six. Incapable de retenir la moindre substance à l'intérieur de son petit corps, il était dénutri, déshydraté. Il vomissait des liquides jaunes à l'odeur acide. Il tremblait de fièvre.
— Envoyez quelqu'un le chercher. Il... Jon ne peut pas rester ainsi. Il doit faire quelque chose.
Elle serra la main de l'enfant dans la sienne. Pourquoi les dieux s'acharnaient-ils sur un petit être si innocent ? Poema ne le comprenait toujours pas.
Il était l'inverse de son père. L'inverse des conditions dans lesquelles il était venu au monde.
— Madame, murmura Thalina et elle s'agenouilla à côté d'elle. Même si quelqu'un était disponible, le maestre ne viendra pas.
— Pourquoi ? Jon est...
— C'est la quatrième fois qu'il s'est déplacé chez nous sans être payé. Il ne reviendra pas tant que son dû ne lui a pas été donné.
Un goût de bile se répandit dans la bouche de Poema. Elle s'écarta du lit. Sa paume plaquée contre ses lèvres, elle se retint de crier. Thalina ferma les yeux et s'excusa dans un souffle. Poema secoua la tête, et chassa ses larmes du revers de sa main.
— Ne vous excusez pas, lui dit-elle, elle se leva et ses épaules droites, elle épousseta ses vêtements. Au contraire, je devrais vous remercier pour votre fidélité et votre dévouement à notre famille.
Le mot sonna étrangement dans sa bouche. Ils n'étaient pas une réelle famille. Poema adorait Jon, mais elle n'était pas sa mère.
— Je le pense vraiment, murmura-t-elle lorsque Thalina essaya de rétorquer. Sans vous...
Sans elle, Jon aurait déjà rejoint sa mère dans la petite cour derrière le manoir. Là où les tombes des anciens habitants de ces murs se trouvaient.
Sans elle, Jon n'aurait jamais vu le jour. Elle avait aidé sa mère à accoucher. Elle avait lavé son corps de tout le sang qu'elle avait perdu avant de la revêtir de la plus belle de ses robes. Grâce à Thalina, elle avait été enterrée avec dignité.
— Que comptez-vous faire, madame ? lui demanda-t-elle alors qu'elle quittait la petite chambre dans laquelle son père semblait vouloir cacher Jon.
Les lèvres pleines de Poema se pressèrent l'une contre l'autre en une fine ligne. Sa main sur l'encadrement de la porte et sans se retourner, Poema lui répondit :
— Je ne sais pas encore, mais je trouverai un moyen. Restez à ses côtés.
Poema ne croisa pas plus de monde en dévalant les escaliers qui menaient au rez-de-chaussée. La dernière marche grinça sous son poids et elle entendit la voix nasillarde de Bailin.
Son mari.
Et le père de Jon.
Ses ongles griffèrent le bois de la rambarde dont le verni avait totalement disparu, faute d'entretien. Une écharde se planta dans son index. Pas un son ne sortit de la bouche de Poema.
Il était rare que Bailin soit debout si tôt. Lentement, ses yeux rivés sur la grande porte qui menait à la cour arrière du manoir, Poema avança dans le long couloir qui menait vers elle.
Trois pas plus tard, la voix de Bailin résonna de nouveau contre les murs.
— Est-ce ma femme que j'entends ?
Poema recula et tourna les talons. Elle n'avait pas le choix. Le rire gras de son mari rempli la salle à manger lorsqu'elle se présenta à la porte. Ses fins sourcils blancs, à peine visibles parmi les rides qui marquaient son visage et les tâches de vieillesses qui se multipliaient de jour en jour, se haussèrent. Poema referma les pans de sa robe de chambre autour d'elle.
Bailin désigna la place près de lui.
— Jon... souffla Poema.
— Assieds-toi, la coupa-t-il, ses doigts tapotèrent la table. Jon peut attendre. Ce garçon n'a pas besoin d'autant d'attention que tu ne le croies.
Poema prit place à la grande table, capable d'accueillir plus d'une dizaine de personnes, elle n'était équipée que de trois chaises. Bailin ne tolérait pas les dépenses inutiles.
— Sers-toi. Mange.
L'odeur rance de la viande face à elle retroussa ses narines. Cette fois-ci, elle n'eut pas de haut-le-cœur. Plus de temps elle passait entre ces murs, plus elle s'habituait à cette vie. Elle haïssait ça.
Elle haïssait cet endroit, et les bois qui l'entouraient. Elle haïssait les gens qui y demeuraient. Ce qu'ils mangeaient. Les plantes qui poussaient sur son sol. Elle voulait rentrer chez elle. À Lamarck.
Mais c'était impossible. Poema avait été vendue comme une vulgaire jument. Pour avoir un descendant aux cheveux argentés, Bailin avait vidé ses coffres. Il nourrissait son fils de viande faisandée et avait renvoyé les trois quarts de son personnel pour elle.
Poema se força à avaler lorsqu'un bout se coinça dans sa gorge. Après son quatrième jour passé ici, elle avait compris qu'arrêter de mâcher était le seul moyen pour ne pas tout rendre.
Sa main gauche posée sur la table, elle n'essayait même plus de couper sa viande. Elle craignait de ressentir une nouvelle fois l'horrible douleur dont elle avait fait l'expérience lorsque Bailin l'avait tirée par le poignet jusqu'à dehors et jetée dans les écuries. Poema y avait passé une nuit entière. Couverte d'excréments et de pailles.
Jamais, elle ne revivrait ça.
Elle mangea en silence, tandis que Bailin radotait sur la simplicité de son temps et râlait sur les nouvelles taxes mises en place par le roi pour soutenir la guerre. Elle n'écoutait que d'une oreille.
Quand il posa sa main sur la sienne, tous les muscles de Poema se bandèrent. Elle se mordit l'intérieur de la joue pour retenir un haut-le-cœur. Ses doigts serrèrent son poignet. Les paupières de Poema se fermèrent sous la douleur.
— N'inquiète pas pour le garçon. S'il est fort, il survivra. S'il ne l'est pas, bon débarras. Ainsi est faite la nature.
Ce que Bailin ne semblait toujours pas comprendre malgré ses soixante-dix ans révolus, était qu'ils étaient des êtres humains et non des animaux.
Ses longs doigts froids s'insinuèrent sous la manche de Poema, et remontèrent le long de son bras. Elle fixa la sauce qui s'épaississait de plus en plus à chaque fois qu'elle était re-servie.
— Ce soir, tu viendras dans ma chambre, lui dit Bailin et Poema acquiesça en silence.
Le moins de mots elle prononçait en sa présence, le mieux était-ce pour elle.
Il lâcha son bras et se reconcentra sur sa nourriture. Ses mains tremblaient à cause de l'âge et manquaient une fois sur deux sa bouche. Sa barbe et sa moustache dégoulinaient de sauce. Il dévorait chacun de ses repas comme s'il était le dernier. À son âge, sûrement l'était-ce, pensa-t-elle.
Son assiette entièrement gobée, il s'essuya du dos de sa main. Ses jambes flageolèrent quand il se leva. Il s'aida de la table, avant que le jeune domestique, – un garçon à peine plus vieux que Jon et qui ne recevait que le quart d'une paie normale – ne lui apporte sa canne.
Bailin caressa le visage de Poema de toute sa paume. Elle se mordit la joue. Le goût du sang s'insinua dans sa bouche. Les doigts de Bailin se frayèrent un chemin entre ses tresses. Leur couleur argenté l'obsédait.
J'en veux un de cette couleur, lui disait-il en tirant sur ses cheveux après avoir déversé sa semence desséchée en elle.
C'était ce qu'il lui dirait cette nuit aussi. S'il parvenait à être assez dur pour la pénétrer. Sinon, il lui laisserait un bleu sur la joue. Parfois, Poema préférait se prendre un coup de canne en plein visage que d'entendre le râle qu'il poussait à son oreille lorsqu'il jouissait. D'autres fois, quand la journée avait été rude et longue, elle acceptait de sentir le liquide poisseux s'échapper d'elle.
Poema ne savait jamais à l'avance pour quelle option elle pencherait. Elle savait juste qu'à la fin le choix n'était jamais le sien.
La marque gluante de ses doigts sur son visage, Poema se leva dès qu'elle entendit le claquement de sa canne contre le sol s'éloigner. Sans même nettoyer sa joue, elle courut jusqu'à la cour. Dans le petit abri près de la grange se trouvait encore toutes les herbes dont l'ancien soigneur des lieux se servaient. Avec elles, ses vieux bouquins et carnets de notes qui prenaient la moisissure.
Poema craignait que si elle les ramenait à l'intérieur, Bailin les jette au feu pour ne pas gâcher une seule des précieuses bûches qu'il faisait couper par un paysan du coin et donc pour lesquelles il dépensait de l'argent.
Du bout des doigts, Poema décolla les pages. Elle les frotta pour retirer la poussière. L'écriture de l'ancien soigneur, lui aussi décédé, était illisible. Ses croquis, eux, paraissaient aussi réels que nature.
Poema trouva celle qui l'intéressait. Une des seules plantes avec laquelle elle n'était pas familière malgré les mois passés ici. Selon deux anciens domestiques, partis à cause de la paie minable, ses effets secondaires étaient chez certains pires que ses vertus.
Elle arracha la page.
La feuille pliée en quatre, coincée à sa ceinture, son panier sous le bras, et un couteau à la main, elle quitta la cour du manoir.
La plante était rare. Autrefois considérée comme une mauvaise herbe, tant elle envahissait les forêts de la presqu'île de Claquepince. Lorsque ses propriétés médicinales avaient été détournées, elle avait disparu.
La brise légère du matin laissa place au soleil vibrant du midi, puis celui tout aussi brûlant de l'après-midi. Les chaussons de Poema étaient souillés de boue. Sa robe de chambre avait perdu ses dernières traces de blanc. À genoux au sol, elle grattait la terre de ses mains. Son panier était rempli. Pas une des feuilles vertes n'étaient la bonne.
Elle arracha les racines à mains nues, et les jeta avec le reste. La décoction qu'elle en ferait aiderait à faire baisser la fièvre de Jon. Elles avaient déjà fait leurs preuves sur Jon auparavant. Mais elles n'étaient pas infaillibles.
Du revers de sa manche, elle essuya la sueur qui ruisselait sur son front, et replaça correctement le chapeau qu'elle portait à chaque fois qu'elle s'éloignait du manoir.
Elle ne souhaitait pas connaître la réaction des autres face à la couleur de ses cheveux. Celle de Bailin lui suffisait.
Ses yeux fixés en direction du sol, Poema scrutait la naissance du tronc de chaque arbre. La plante qu'elle cherchait poussait à leurs pieds. Elle grimpait tel du lichen et se trouvait parfois aussi sur la roche.
Poema s'immobilisa. Elle arpentait ces bois depuis assez longtemps pour ne plus s'y perdre. Elle ne reconnaissait pas le rocher face à elle. Ses paupières se plissèrent. Depuis que la canne de Bailin avait percuté son œil par inadvertance lors d'une de ses « mauvaises performances », la vision de Poema n'était plus ce qu'elle était.
Son œil s'était rempli de sang et avait pris trois jours à dégonfler. La seule séquelle visible qui lui restait était que sa paupière peinait à se refermer complètement par moments.
Son panier s'écrasa à ses pieds. Les rochers ne respiraient pas. Les rochers n'étaient pas couverts d'écailles. Elle recula d'un pas.
Deux bras l'enserrèrent par derrière. Une main tordit son poignet. Poema lâcha son couteau. Son corps plaqué contre un arbre, l'écorce érafla son front jusqu'au sang. Poema couina. Dès qu'elle sentit le métal froid presser contre son cou, ses lèvres se scellèrent.
— Un mot, la prévint son agresseur. Un bruit.
Il appuya la lame contre sa peau. Des gouttes de sang coulèrent le long de son cou.
— Qui t'envoie ? lui grogna-t-il à l'oreille.
Poema leva le bras qu'il ne tordait pas dans son dos.
— Personne. Personne ne m'envoie. J'habite ici. Le seigneur Bailin. Bailin. Je suis sa femme.
— Femme ?
D'un seul geste, il changea son corps de position, comme si elle n'était qu'une poupée de chiffons. Son dos percuta l'arbre. Poema hoqueta sous la douleur. Ses paupières s'ouvrirent et elle regretta dans l'instant de ne pas les avoir laissées fermées.
Une boule se forma en travers de sa gorge.
Aemond Targaryen.
Le couteau qu'il tenait remonta le long de son cou jusqu'à la pointe de son menton. Il l'obligea à le regarder.
— Je ne savais pas que le seigneur Bailin disposait d'assez d'or pour se permettre d'épouser une nouvelle femme.
Bien qu'assez insignifiant dans la région, les dettes que le seigneur Bailin devait à la couronne étaient connues de tous et partout. Même si Bailin avait prêté allégeance au roi Aegon II, Poema aurait préféré être face à n'importe quel autre dragonnier. Excepté Daemon.
Tous savaient ce qu'Aemond avait fait à son propre neveu.
— J'aurais souhaité que ce ne soit pas le cas non plus, souffla-t-elle.
De sa lame, Aemond envoya son chapeau au sol. Une tresse rebelle qui s'était échappée de son chignon tomba sur son épaule. La respiration de Poema se coupa lorsqu'il replaça son poignard contre sa gorge. Le bord tranchant l'ouvrit sur toute sa longueur. Poema gémit. Elle attrapa son bras à deux mains, mais ne réussit pas à arrêter la pression qu'il exerçait.
— Qui es-tu ?
— Ve... Velaryon. Poema Velaryon, bégaya-t-elle, ses paupières plissées sous la douleur et ses yeux remplis de larmes. Fille de Vaemond Velaryon.
À la mention de son père, Aemond retira sa lame. Le manche de sa dague roula entre ses doigts avant qu'il ne la range dans son fourreau à sa ceinture. Les épaules de Poema se détendirent. Ses deux mains pressées contre la plaie à son cou, elle respira enfin librement.
— Poema Velaryon, répéta-t-il comme s'il n'y croyait pas, mais ses cheveux ne mentaient pas.
Elle hocha la tête.
— Que fais-tu ici ? Ne devrais-tu pas être avec tes frères sur l'un de leurs bateaux ?
— Je suis mariée, lui rappela-t-elle, pliée en deux à cause de la douleur et à quelques pas de lui, elle l'observait du coin de l'œil.
— Le seigneur Bailin, n'a-t-il pas dépassé les soixante-dix ans ?
Ses lèvres repliées en une fine ligne, Poema acquiesça. Plus elle discutait de Bailin avec d'autres personnes, plus elle se demandait si quelqu'un connaissait son âge exact. Même Bailin semblait avoir perdu le compte.
— Qui a arrangé ce mariage ? Corlys ?
— Le seigneur Corlys, confirma Poema. Personne... Personne ne savait quoi faire de moi lorsque...
À la mort de son père, quand Daemon l'avait exécuté de sang froid alors que le roi ne demandait que sa langue, l'avenir de Poema était devenu pendant l'espace d'un instant incertain.
Une semaine, à peine.
Cinq jours plus tard, elle était envoyée sur la presqu'île de Claquepince pour épouser un homme qui avait le triple de son âge.
— Hmm, eut pour seule réponse Aemond. Pourquoi es-tu dans ces bois ?
Poema se jeta sur son panier. Elle ramassa toute sa cueillette répandue au sol. Aemond la regarda faire sans bouger. Même lorsqu'elle récupéra un champignon qui avait roulé jusqu'à ses pieds.
— Jon. Le fils de Bailin. Il ne se porte pas bien. Il...
Jon.
Jon.
Jon.
Jon avait besoin d'elle. Sans elle... Elle secoua la tête et se releva. Aemond la retint par son poignet.
— Si quelqu'un apprend ma présence dans ces bois, il n'existera plus de seigneur Bailin, ni de Jon.
Poema frissonna. Elle savait ce que les détracteurs ru roi Aegon subissaient. Ils étaient exécutés. Décapités. Pendus. Torturés.
— Personne ne le découvrira de ma bouche, lui dit-elle. Mais Vhagar...
Elle recula d'un pas par crainte qua la seule mention de son prénom la réveille. Aemond jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.
— Rentre. Et préparez-vous à recevoir nos blessés.
Aemond la lâcha. Son bras à peine rétracté, Poema s'enfuit loin de lui.
Une bataille se préparait. Une bataille sanglante. Mais Jon avait besoin d'elle.
De retour au manoir, Poema essuya ses mains sur son tablier, son front couvert de condensation après la réduction de ses trouvailles dans de l'eau bouillante. Aucune trace de la plante qu'elle cherchait dans les bois. Sa maigre récolte devait suffire. Aidée de Thalina, elles relevèrent le corps fragile de Jon sur son lit, et l'obligèrent à boire.
Le petit garçon toussa, protesta avec des gémissements et des sanglots. Poema brossait ses cheveux trempés en arrière et lui murmurait des paroles rassurantes. Son front était si chaud qu'il ne comprenait sûrement pas un seul mot sortant de sa bouche.
— Espérons que vos efforts soient fructueux, madame, lui dit Thalina lorsque bol fut vide.
Poema acquiesça. Elle déposa un baiser sur le front de Jon.
— Reposez-vous. Vous avez assez travaillé pour aujourd'hui. Je m'occupe de Jon.
— Madame, je...
— Thalina, la coupa Poema.
Elle se courba en deux et quitta la chambre. Poema réajusta une fois de plus les couvertures de Jon avant de s'installer sur le petit tabouret près de son lit. Dans un murmure, elle commença à réciter ses prières. Avant sa venue ici, Poema n'en connaissait aucune. Désormais, elle les récitait aussi bien qu'une septa.
Un hurlement aigu déchira le ciel. Les yeux de Poema s'ouvrirent. Elle courut jusqu'à la fenêtre. La chambre de Jon se trouvait au sommet de la plus grande tour du manoir.
Les oiseaux quittaient les branches des arbres par nuées alors que des écailles aussi brillantes que le soleil scindaient le ciel en deux au-dessus d'eux.
Feux-du-Soleyl.
Poema se hissa presque totalement à l'extérieur et aperçut Meleys au loin. La bataille avait déjà commencé. Ses yeux exorbités, elle observa les dragons tourbillonner entre les flammes et la fumée qu'ils crachaient. Les cris qu'ils poussaient résonnaient dans toute la presqu'île.
Quand Vhagar décolla, plus aucun oiseau ne chanta, plus aucun insecte grésilla. La forêt plongea dans un horrible silence.
— Non, murmura Poema lorsqu'Aemond brûla délibérément son frère.
Son visage la picota tant l'air s'était réchauffé. L'odeur de chair brûlée et de souffre retroussa ses narines.
Feux-du-Soleyl gémit. Son corps en feu chuta dans les airs. Sa bouche ouverte, Poema le vit s'écraser sur les arbres. Une pluie de cendres s'abattit ensuite sur toute la forêt.
Poema recula d'un pas.
Avait-elle assisté à un régicide ?
