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Le Pacte des trois nuits

Summary:

C'était flagrant.
Jaehera était la seule enfant légitime de l'union de la princesse Rhaenyra et de Ser Laenor. Née après Jacaerys, dans une ridicule tentative qui s'avéra fructueuse, elle était condamnée à une vie solitaire pour ne pas remettre en cause le droit de Jacaerys sur le trône.
Mais cette nuit, après un repas de famille raté, Jaehera découvrit qu'elle n'était pas la seule à ressentir cette solitude.
Que se passe-t-il lorsque deux personnes délaissées par les autres se rencontrent ? Qu'advient-il d'eux lorsqu'une guerre les oppose ?

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Chapter Text

Les cris résonnèrent dans la salle du trône. La gorge de Jaehera se serra, incapable du moindre son. Le cops de Vaemond s’écroula au sol tel un pantin désarticulé devant elle. La moitié coupée de sa tête s’écrasa plus loin. Ses yeux encore ouverts rivés sur Jaehera.

Un goût de bile se répandit dans sa bouche. Elle plaqua sa main contre ses lèvres pour ne pas vomir aux pieds de ses cousines et ses frères. La voix de Daemon s’éleva au-dessus du chaos. Les oreilles de Jaehera bourdonnèrent dès qu’elle l’entendit.

La flaque de sang se transforma en une mare. Baela et Rhaena soulevèrent leurs robes avant que liquide rouge n’imbibe le tissu. Ses bras le long de son corps, Jaehera n’esquissa pas le moindre mouvement. Figée sur place.

En un seul geste, Daemon avait confirmé tous les soupçons qu’elle avait à son encontre. Son regard quitta le corps sans vie de Vaemond qui gisait à quelques mètres d’elle, et elle chercha celui de sa grand-mère. Elles partagèrent un court échange avant que l’audience ne soit levée.

Sa mère les collecta ses frères et elle pour quitter la salle du trône. Du coin de l’œil, Jaehera observa les domestiques récupérer les deux parties du cadavre du frère de son grand-père.

Pensaient-elles la même chose, sa grand-mère et elle ? Était-ce la preuve dont elles avaient besoin ?

Daemon était responsable de la mort de son père. Jaehera en était certaine. Il ne l’avait pas brûlé vif lui-même, mais il avait fait naître l’idée dans l’esprit de Ser Qarl Correy. Plusieurs témoins affirmaient avoir vu Daemon et Qarl Correy discuter ensemble quelques jours avant l’incident. Une bourse si grosse que son cuir pelait avait été échangée d’une main à une autre.

En tuant Vaemond devant toute la cour, en rendant justice lui-même alors que le roi ne demandait que sa langue, Daemon avait prouvé une fois de plus que son obsession pour sa mère ne connaissait aucune limite et qu’il ne répondait qu’à ses propres règles.

Jaehera grimaça.

— Viens t’asseoir avec nous, lui demanda dans un murmure sa mère, ses mains dans les siennes alors qu’ils étaient arrivés dans le petit salon qui leur était réservé durant leur séjour.

Immobile à l’entrée de la pièce, Jaehera dévisagea chaque personne présente. Ses cousines. Ses demi-frères. Déjà assis sur les canapés qui se faisaient face, ils échangeaient entre eux comme si rien ne s’était passé. Lucerys goutait aux petits gâteaux présents par dizaines sur la table. Baela et Jacaerys discutaient ensemble, un sourire à peine caché accroché à leurs lèvres. L’annonce de leur union avait été faite.

Jaehera recula d’un pas. À chaque fois qu’elle les voyait tous réunis ensemble, elle se rappelait qu’elle n’avait pas sa place parmi eux.

Ses frères et elle ne partageaient pas le même père. Née juste après Jacaerys, elle était la seule tentative aboutie du mariage de Rhaenyra et Laenor. Ce qui signifiait qu’elle était la preuve parfaite de la bâtardise de ses trois frères.

Baela et Rhaena partageaient ce lien unique et insoluble que les seules les sœurs jumelles avaient. N’importe qui se sentirait à l’écart.

Et comme si ce n’était pas encore assez, leur mère avait décidé dans la matinée de les unir les uns aux autres. Excluant définitivement Jaehera.

— J’aimerais prendre l’air dans les jardins, dit-elle, sa voix faible et cassée.

— Je viens avec toi, se hâta de répondre sa mère.

Jaehera secoua la tête, et rappela à sa mère qu’elle était enceinte et qu’après leur voyage, elle méritait de se reposer. À contrecœur, Jaehera obtint son accord.

Ses poings fermés, ses ongles grattaient la fine peau de ses paumes tandis qu’elle arpentait les couloirs à la recherche de sa grand-mère. Était-elle déjà aux sous-sols du Donjon ? Le corps de Vaemond recevait-il déjà les soins des septons et des septas ?

— Que fais-tu ici ? Tu devrais être avec ta mère.

Daemon lui coupa le passage. Jaehera recula et se cogna contre son garde. Ses cheveux sur sa nuque s’hérissèrent. Même après des années passées ensemble isolés sur Peyredragon, sa simple présence la mettait mal à l’aise.

Qu’elle le veuille ou non, à chaque fois qu’elle le voyait, à chaque qu’elle entendait sa voix, elle se rappelait de l’inhumation en mer de Laena. Du désespoir de son père. D’elle ne sachant pas quoi faire pour atténuer sa douleur, marchant jusqu’au coucher du soleil sur la plage, et de la vision qu’elle avait eue. Daemon et sa mère. En pleins ébats. Daemon avait ricané en l’apercevant, sa chemise à moitié enfilé.

Le corps de sa femme à peine submergée, ses deux filles pleurant encore la perte tragique de leur mère, et Daemon trouvait la force de coucher avec sa mère.

Quand son père disparut quelques jours plus tard, Jaehera sut qu’il était coupable. Ce n’était pas une coïncidence. Jaehera n’y croyait pas. Elle n’y croyait plus.

— J’ai l’autorisation de ma mère de me rendre dans les jardins, lui expliqua-t-elle en regardant ailleurs.

— Seule ?

Daemon s’avança d’un pas dans sa direction. Jaehera serra les dents pour ne pas reculer. Ses yeux observants chaque recoin du couloir comme si un homme armé d’une épée s’apprêtait à surgir de derrière un tableau, il se pencha vers elle et lui chuchota :

— Nous ne sommes pas sécurité ici. Otto Hightower et sa catin de fille…

Jaehera détourna la tête et n’écouta que d’une oreilles les paroles de Daemon. Elle savait déjà ce qu’il comptait dire. Il rabâchait les mêmes mots depuis des années. Ces radotements étaient devenus pires lorsque Vaemond avait demandé une audience au roi concernant l’héritage de Lamarck. Pas un jour ne se déroulait sans qu’elle n’entente qu’ils ne pouvaient faire confiance à personne entre les murs du Donjon Rouge.

Ils étaient en terrain ennemi.

Sans lui demander son avis, ni prendre en compte la permission de sa mère, Daemon la ramena auprès de sa mère et ses frères. Sa mère arqua un sourcil quand elle arriva en compagnie de Daemon, mais ne prononça pas un mot. Comme à chaque fois.

Depuis son mariage avec Daemon, sa mère avait changé. Ou était-ce depuis la mort d’Harwin Strong ? Elle avait perdu cette aura qui imposait le respect partout où elle se rendait. Daemon était celui que tous craignaient contrarier.

+++

Ils arrivèrent dans la salle à manger où une grande table avait été préparée pour le festin de ce soir. Ses frères et ses cousines prirent place. Jaehera frôla la main de sa mère pour attirer son attention.

— Où est grand-mère ? la questionna-t-elle. 

Quand elle apprit qu’elle ne participerait pas, occupée à assister les septons et septas lors l’embaumement du corps de Vaemond, Jaehera se mordit l’intérieur de la joue.

— Puis-je être excusée aussi ? Je voudrais…

— Mon frère a demandé la présence de tous ses petits-enfants, la coupa Daemon, il tira la chaise de sa mère pour qu’elle s’installe.

Chaque interaction qu’elle avait avec Daemon la faisait le haïr un peu plus. Ses lèvres pressées l’une contre l’autre pour se retenir de l’informer qu’elle ne s’adressait pas à lui, elle se tourna vers sa mère, ses yeux suppliants. Jaehara n’obtint pour réponse qu’un sourire désolé.

Et comme si elle ne subissait pas déjà assez, la seule place restante, à côté de Baela, était en face à Daemon.

Sa chaise grinça quand un domestique la rapprocha de la table pour elle. Jaehera ne croyait pas à ce personnage de père parfait et mari aimant que Daemon jouait. Tous disaient qu’il avait réellement aimé Laena, et pourtant il avait sauté sur sa mère alors que son cadavre avait à peine touché le fond de l’eau.

Un goût âpre se répandit dans sa bouche.

La salle se remplit. Les discussions moururent une à une, et un silence pesant s’installa dans la pièce. Son grand-père arriva en dernier. Faible. À bout de souffle. Les paroles qu’il prononça transformèrent les traits de chacun en des grimaces coupables.

Une famille, avait-il dit. Jaehera se retint de rire. De quelle famille parlait-il ? Celle où belle-mère et fille se haïssaient tant elles s’étaient aimées par le passé ? Celle où son propre frère convoitait tout ce qu’il possédait ou avait possédé ? Sa mère à ses côtés en était la preuve vivante. Celle où neveux et oncles étaient encore animés par des querelles d’enfants ?

Comment pouvait-il être aussi aveugle ? Cette situation ne changerait jamais. Un de ses propres fils était marqué à vie. Les dés avaient été jetés. L’encre, sèche.

Du coin de l’œil, Jaehera observa Aemond. Elle l’avait vu s’entraîner avec Ser Criston Cole dans la cour. Il n’était plus l’enfant timide qu’il était. Contrairement à Aegon qui n’avait pas changé. À peine entré dans la pièce, il s’était jeté sur sa coupe et l’avait engloutie d’une traite.

Aemond, lui, était une énigme.

Jaehera n’aimait ni les énigmes, ni les casse-têtes. Surtout lorsqu’elle ne possédait pas tous les éléments pour les résoudre. Enfant, elle n’avait passé que très peu de temps en compagnie des enfants d’Alicent. Trop occupée à suivre son père partout où il se rendait ou alors à le chercher dans toutes les pièces du Donjon lorsqu’il disparaissait. La seconde option était rapidement devenue une habitude.

Halaena se leva pour un discours. Si au début tous souriaient, un mal à l’aise s’empara rapidement d’eux. Jaehera fixa ses mains jointes sur ses cuisses. Elle espérait que c’était le dernier toast de la soirée, le plus rapidement elle retrouvait le confort de ses quartiers, le mieux elle se porterait.

La moitié des personnes présentes à cette table étaient des étrangers pour elle. Et l’autre, Jaehera les évitait tout autant à Peyredragon. Elle avait pris l’habitude de prendre ses repas seule pour s’épargner un énième moment passé en compagnie de Daemon. Parce qu’à chaque fois qu’elle le regardait, elle voyait le corps carbonisé de son père. Abandonné sur le sol de Lamarck.  

Sa coupa portée à ses lèvres, prête à boire aux tristes révélations d’Halaena, elle s’étrangla sa salive en entendant son prénom sortir de sa bouche.

— J’espère que nous fêterons aussi prochainement l’annonce de tes fiançailles.

Jaehera toussota. Tous les regards se tournèrent vers elle. Ses doigts tremblants, elle reposa sa coupe sur la table. Des gouttelettes de vin s’échappèrent de son verre et tâchèrent la nappe. Une masse se forma en travers de sa gorge, elle l’empêchait de prononcer le moindre mot.

— Rayonnante comme elle est, vous devez crouler sous les demandes, dit Alicent pour briser le silence, sa main posée sur celle de son mari, et elle se tourna vers sa mère et Daemon.

Jaehera ferma les yeux. Il n’y avait aucune trace de sarcasme dans la voix d’Alicent. Elle pensait réellement ses mots, et ne vit pas l’expression confuse d’Otto Hightower et Daemon. Le froncement de sourcils d’Aemond. Et n’entendit pas le ricanement à peine étouffé d’Aegon. Jaehera, non plus, n’aurait pas utilisé l’adjectif « rayonnante » pour se décrire. Elle n’apportait ni joie, ni sourire, partout où elle se rendait. Elle n’était pas le joyau du royaume contrairement à sa mère.

— Jaehera est…encore jeune, répondit sa mère avec une courte hésitation. Son mariage n’est pas une affaire pressante.

Tous autour de la table connaissaient la réelle raison pour laquelle Jaehera n’était pas encore promise. Son âge n’était pas le problème. Elle était plus vieille que Luke. Seuls une année et quelques mois la séparaient de Jace.

Sa parenté était la fautive, ainsi la lignée qu’elle engendrait. L’enfant mâle qu’elle pourrait avoir serait en mesure d’invalider l’ascension au trône de Jacaerys quand son temps viendrait.

— Et je ne suis pas prête à me séparer d’elle, chuchota sa mère, et elle tendit sa main vers Jaehera.

Leurs paumes s’unirent au centre de la table. Un sourire mélancolique courba les lèvres de sa mère. Jaehera le voyait sur son visage, elle savait que Jaehera connaissait aussi la logique derrière son choix. Comme elle savait que sa mère aurait préféré que la situation dans laquelle ils étaient soit différente. Jaehera lâcha la main de sa mère la première.

Jace et Heleana dansèrent dans son dos. Leurs rires créèrent un bourdonnement dans ses oreilles. Jaehera fixa son assiette remplie à ras-bord. Jamais elle ne connaître ce sentiment avec personne. Coincée à Peyredragon, ils n’assistaient à aucun bal. Et sa mère ne la marierait pas de son vivant. 

Peut-être voyait-elle sa situation comme une bénédiction ?

À son âge, sa mère lui avait appris qu’elle ne désirait pas devenir la femme d’un seigneur. Son mariage avec son père était une obligation. Son devoir en tant qu’héritière de la couronne. Rien d’autre.

Sûrement pensait-elle lui donner l’opportunité de trouver quelqu’un qu’elle aimait réellement ? Un chevalier ? Un écuyer ? Un garçon d’écurie ?

Le seul problème, sa mère ne réalisait pas que Jaehera était différente d’elle.

Personne ne gravitait autour d’elle. Sa présence n’était pas addictive. Le moins de temps les autres passaient en sa compagnie, le mieux ils se portaient. Rhaena était douce. Baela, sûre d’elle. Haleana, étrange. Et Jaehera, triste. C’était le mot qui la décrivait le mieux.

La priver d’un mariage arrangé n’était pas une faveur des dieux. Pour Jaehera, c’était une malédiction. Condamnée à être seule. À vivre à Peyredragon avec Daemon jusqu’à sa mort, puis avec Joffrey quand il hériterait de la forteresse. Elle grimaça. Sans une union arrangée, aucun homme ne regardait dans sa direction.

Elle avala le contenu de sa coupe d’une traite. Du vin coula au coin de sa bouche. Rhaena la scruta, ses paupières plissées. Baela se pencha vers elle.

— Tout va bien ?

Jaehera acquiesça sans un mot, tandis qu’elle essuyait son menton dégoulinant. Le goût presque amer du vin de Port-Réal lui arracha une grimace. Comment Aegon parvenait-il à en boire des litres sans être dégoûté ? La main de Baela se posa sur la sienne. Jaehera se figea.

— Je vais bien, lui assura-t-elle, et elle retira sa main pour la cacher sous la table.

— Est-ce à cause de Vaemond ? Je sais qu’une telle vision peut… Nous avons tous été choqués.

Pas Baela. Rien ne semblait jamais l’atteindre. À combien de moments similaires à celui-ci, Rhaena et elle, avaient-elles assisté pour ne même pas sourciller ?

Plus la soirée avançait, plus les servants se hâtaient de remplir leurs coupes, plus les visages s’égaillèrent. Le pouvoir de l’alcool et de la bonne nourriture, pensa-t-elle. C’était comme si aucune de leurs querelles n’avaient existé.

Jaehera zyeuta Daemon. Ses sentiments envers son beau-père étaient les mêmes qu’au début du repas. Le vin n’avait pas dilué sa haine. Sa mère rit aux paroles que Daemon lui chuchotait à l’oreille, et Jaehera grimaça. Combien de fois avait-elle tenté de provoquer la même émotion chez sa mère après la mort d’Harwin ? Sans jamais le moindre succès. Pourquoi Daemon y parvenait-il sans aucun effort ?  

Elle secoua la tête et détourna les yeux. Son regard rencontre celui d’Aemond. Quand il ne tourna pas la tête, Jaehera comprit qu’il l’examinait depuis un moment. Avait-il vu le dégoût sur son visage ? La haine brûler au fond de ses pupilles ?

Jaehera se redressa sur sa chaise. Le bois grinça sous son poids. Aemond continua de la fixer de son seul œil.

Le rire d’Aegon éclata dans la pièce. Jaehera sursauta. Pendant un instant, elle avait oublié la présence du reste de sa famille. Elle observa Aegon, et lorsque ses yeux retrouvèrent Aemond, il ne lui faisait plus face. Tourné de trois quarts sur sa chaise, il ne montrait que son cache-œil au reste de la table. Il semblerait qu’ils étaient deux à n’avoir pour seule envie que de quitter cette pièce.

Les domestiques débarrassèrent la table de ses premiers plats. Dès qu’elle aperçut le porc grillé qu’un des servants portait entre ses bras, la bouche de Jaehera s’assécha. Le temps se ralentit autour d’elle. Du coin de l’œil, elle aperçut les sourcils de Lucerys se soulever d’excitation.

— Luke, murmura-t-elle.

Sa main frôla la sienne. Trop tard. Le ricanement presque muet de Lucerys déforma son visage, et il fixa Aemond. Ils échangèrent un court regard. Et Aemond frappa du poing sur la table.

La musique s’arrêta.

Tous se tendirent.

Seule une partie de la table savait qu’il n’existait plus la moindre chance pour que ce diner ait une fin heureuse. Ses paupières fermée, Jaehera écouta l’hommage d’Aemond à ses frères.

Jace frappa en premier. Luke et Aegon se rajoutèrent à la première occasion au conflit. Les cris sifflèrent dans les oreilles de Jaehera. Elle sortit de table et se colla contre un des murs de la pièce. Ce n’était pas par peur, mais ennui.

Combien de fois le même schéma pouvait-il être répété ?

Des gardes retinrent ses frères de se jeter sur Aemond et Aegon. Même la présence de leur mère enceinte devant eux ne les calma pas. Ils n’entendirent raison que face à Daemon. Jaehera roula des yeux.

+++

Allongée dans son lit, l’envie de Jaehera de rejoindre sa grand-mère dans les sous-sols du Donjon s’était dissipée. Contrairement à ses frères, elle ne désirait pas causer plus de soucis et d’angoisse à leur mère. Sa grossesse était déjà assez éprouvante en elle-même.

Leur discussion au sujet de Daemon attendrait le lendemain. Dans l’instant, il n’y avait rien que sa grand-mère et Jaehera ne pouvaient faire. Sa mâchoire se contracta. Y avait-il même quelque chose à faire ? Bientôt, Daemon deviendrait prince-régent et serait intouchable. Payerait-il un jour pour toutes les atrocités qu’il avait commises ?

Jaehera se tourna dans ses couvertures. Les bruits de pas de l’autre côté de sa porte avaient totalement disparu. Plus aucune voix ne résonnait dans les couloirs. Il n’y avait que le silence. Un silence long et pesant. Ceux qui forçaient quiconque les vivait dans une intense réflexion.

Sa mère et Alicent avaient fait un pas l’une vers l’autre. Elles avaient prononcé des mots qu’elles ne pensaient jamais exprimer à voix hautes. Et leurs fils avaient gâché leurs efforts. Le repas n’aurait pas dû prendre fin ainsi.

D’un coup de pied, Jaehera réduit ses draps en boule dans un coin de son lit.

C’est une stupide idée, se dit-elle après avoir enfilé son long peignoir et ses chaussons. Ça n’a aucun sens, réalisa-t-elle une fois la porte de sa chambre fermée derrière elle.

Aucun garde n’était présent dans les couloirs qu’elle arpentait. Elles entendaient leurs voix. Ils étaient tous dans la cour en contre-bas. Ils riaient et jouaient aux cartes. Sans aucune surprise, Aegon était avec eux. Il suffisait de suivre l’odeur de la bière pour le trouver. Ou était-ce la présence des autres qui l’attirait ?

Une horrible idée, rectifia Jaehera quand elle fit face à la porte des quartiers d’Aemond. Son poing levé, elle hésita à toquer. Il était tard. Cette conversation aussi pouvait attendre le lendemain. Elle n’était pas obligée de corriger les erreurs de ses frères dans l’instant. Une grimace tordit son visage. Jamais elle ne trouverait le sommeil si elle ne le faisait pas.

— Que fais-tu ici ?

Jaehera sursauta et recula d’un pas. Aemond s’avança dans la lumière de la torche à l’entrée de sa chambre. La bouche de Jaehera s’ouvrit.

— Je… Je…

Ce n’était pas le plan qu’elle avait prévu. Il n’était pas supposé être à l’extérieur de sa chambre. Jaehera n’étais pas prête. Elle avait besoin d’encore quelques instants pour concocter un bon discours.

Il arqua un sourcil et passa devant elle pour pénétrer dans sa chambre.

— Retourne dans tes quartiers, il est tard, dit-il d’une voix monotone.

La porte grinça. Le bruit réveilla Jaehera.

— Je voulais te dire que j’étais désolée.

Ses paroles sortirent avec si peu de grâce de sa bouche qu’elle aurait pu être confondue avec le bouffon qui amusait tant son grand-père autrefois. Aemond se figea. Sa main sur la poignée, il ne se tourna pas vers elle.

— Je suis désolée, se corrigea-t-elle après s’être éclairci la gorge.

— Désolée, répéta Aemond, le mot traîna sur sa langue comme s’il était une insulte. Pourquoi ?

— Pour la façon dont mes frères t’ont traité pendant notre enfance. Aegon et eux, ils se sont moqués de toi. Ils… Ils t’ont humilié.

Les épaules d’Aemond se tendirent. Et Jaehera regretta la seconde partie de sa phrase dans l’instant qui suivit.

— C’était injuste, poursuivit-elle tout de même. Et la réaction de nos parents l’était encore plus.

Pendant des années, sa mère, Alicent et son grand-père avaient soit ignoré, soit renforcé leur querelle. Son grand-père ne voyait que des chamailleries de jeunes garçons.

Cela n’aurait pu être que ça, si Aemond n’avait pas constamment été leur bouc-émissaire. S’il n’était pas moqué pour ne pas avoir de dragon, alors il était exclu pour cette même raison.

— Hmm, lui offrit pour seule réponse Aemond.

Il entra dans sa chambre. Jaehera attrapa sa cape pour le retenir. Il lui restait encore une chose à lui dire.

— Et je suis désolée pour ton œil, chuchota-t-elle. Je n’étais pas présente lorsque l’incident a eu lieu, mais…

Aemond se tourna vers elle. Le bras de Jaehera retomba le long de son corps, et elle se recula.

— Pourquoi n’étais-tu pas avec eux ?

Les lèvres de Jaehera s’entrouvrirent. Aucune réponse lui vint. Après avoir vu Daemon et sa mère quitter la plage l’un après l’autre, elle avait couru jusqu’à sa son lit, et pleuré, sa tête enfoncée dans son oreiller. Les cris qui la réveillèrent furent ceux de l’assemblée quand Alicent s’était emparée de la dague de son grand-père.

— Ils ne sont pas venus te chercher, conclut-il face à son silence.

Sa gorge se serra.

— Vous n’avez jamais été proches, tes frères et toi.

Ce n’était pas une question, mais une affirmation. N’existait-il pas l’ombre d’un doute ? Était-ce si flagrant que ça ?

Jaehera mentirait si elle disait ne pas être en grande partie responsable. Avant la mort de son père, elle était constamment en colère. Jalouse de ses frères. Du lien qu’ils partageaient avec Harwin Strong. Et même s’il tentait de l’inclure, ses gestes et ses paroles avec elle lui paraissaient forcées. Fausses.

Elle secoua la tête.

— Pour ce que ça vaut, je suis désolée pour ce que Lucerys t’a fait.

Chacun avait dévoilé sa version des faits. Elle croyait au récit de ses frères et ses cousines. Cependant, ils n’étaient pas aussi innocents qu’ils le pensaient. La réaction d’Aemond bien que démesurée, était compréhensible. À sa place, Jaehera aurait réagi de la même manière.

Ils étaient quatre. Il était seul. Il n’avait pas frappé le premier. Et après des années à être brimé et rabaissé, il avait enfin osé se défendre. Toute la colère qu’il gardait enfouie en lui était ressortie à cet instant.

Les conséquences avaient été dévastatrices, et il en portait encore les stigmates.

— Il aurait dû être puni pour ce geste. Pas de la manière que ta mère souhaitait, mais…

Sa voix s’éteignit dans sa gorge, et elle hocha timidement la tête. Elle avait déjà assez abusé de son temps. Il était tard. Elle esquissa un pas en arrière.

— Tu as essayé de l’arrêter lors du diner, la retint Aemond. Je l’ai vu.

— Luke est jeune. Parfois puéril, admit-elle, ses mains jointes devant elle. Mais ce n’est pas une excuse pour se montrer cruel.

— Cruel, répéta-t-il à voix basse, comme s’il ne croyait pas à ses mots.

Son regard porté ailleurs que sur elle, Jaehera observa le bleu de son seul œil. Il était encore plus intense à la lumière des torches qu’en pleine journée. Elle se rapprocha de lui alors qu’il semblait en pleine réflexion. Doucement, elle leva sa main en direction de son visage et lui demanda dans un souffle :

— Souffres-tu encore ?

Jaehera se souvenait de ses cris. De ses pleurs. De tout le sang qui coulait et teintait sa peau de rouge. Enfant, elle croyait que telle de la teinture la couleur ne partirait jamais. Qu’elle s’était incrustée sous sa peau.

Une telle blessure laissait des séquelles. Jaehera avait vu des hommes du double de son âge incapable de se déplacer pour de plus petites entailles.

Ses doigts frôlèrent son visage. Aemond attrapa son poignet. Son pouce appuya contre son pouls. Les battements du cœur de Jaehera s’accélérèrent.

— Par moments plus que d’autres, lui avoua-t-il sans la lâcher.

De nouvelles excuses sortirent de la bouche de Jaehera malgré sa gorge serrée. Comment était-ce de vivre dans une perpétuelle souffrance ?

Elle n’approuvait pas ses paroles au diner. Jamais elle ne le pourrait. Surtout lorsque leurs mères tentaient de leur mieux de se réconcilier. Une part d’elle comprenait tout de même le besoin de vengeance d’Aemond. Jaehera ressentait la même chose envers Daemon. Elle souhaitait qu’il souffre autant qu’elle avait souffert de la mort de son père.

— Tu n’es pas la responsable.

— Quelqu’un doit s’excuser. Je sais que tu aurais préféré entendre ces mots de Luke, de Jace, ou même de ma mère. Mes paroles ne signifient pas grand-chose pour toi, je ne suis pas…

— Je n’ai jamais dit ça, l’interrompit-il.

Les yeux de Jaehera se levèrent vers Aemond. Ses doigts encerclant toujours son poignet, il approcha doucement sa main de son visage. Elle frôla la cicatrice qui descendait en une ligne presque droite sur sa joue. Les muscles du visage d’Aemond tressautèrent.

Jaehera se souvenait de son visage couvert de larmes, de son air blasé et lointain lorsqu’ils étaient enfants. Elle connaissait désormais ce nouveau masque plein de suffisance qu’il portait. Cette expression qu’il affichait en ce moment, la pulpe de ses doigts touchant sa peau, Jaehera ne l’avait jamais vue. Il paraissait à la fois détendu et mal à l’aise. Comme si sa main posée sur sa joue l’apaisait autant qu’elle le brûlait.

Un paradoxe.

C’était le mot qu’elle emploierait pour décrire cette nouvelle version d’Aemond.

Jaehera suivit la ligne creuse et rouge de son pouce.

— La plaie a bien guéri.

Elle retira sa main. Aemond rouvrit son œil. Un sourire triste tira les traits de Jaehera. Son bras retrouva sa place le long de son corps.

— C’est la première fois que nous nous parlons seul à seule, lui apprit-elle. Nous avons passé notre enfance au même endroit, nous partageons le même sang, mais nous sommes des étrangers.

Alicent refusait qu’ils se côtoient plus que nécessaire. Par crainte que les pêchés qu’elle prêtait à sa mère déteignent sur ses précieux enfants. Comme si Aegon n’était pas pourri de naissance.

Elle s’approcha d’Aemond d’un pas. Assez pour sentir la chaleur émanant de son corps.

— Si l’histoire devait être réécrite, penses-tu que nous aurions pu être amis ?

Aemond la fixa, son seul sourcil froncé.

— Tu n’es pas heureuse à Peyredragon, déclara-t-il sans répondre à sa question.

Ses paroles étaient-elles si pathétiques que ça ? Les lèvres de Jaehera se pressèrent l’une contre l’autre jusqu’à disparaitre.

— Et toi ? grinça-t-elle. Tu ne sembles pas plus heureux que je le suis. Je doute qu’Aegon…

Les rires des gardes la coupèrent. Parmi eux, celui immanquable d’Aegon. Ils n’étaient plus dans la cour. Ils marchaient dans les couloirs et se rapprochaient d’eux. Les yeux de Jaehera s’écarquillèrent. En tenue de nuit, seule, sans chaperon, ni quelque conque escorte, à la porte des quartiers d’Aemond, si Aegon la voyait…

Sa chambre était à l’autre bout du couloir. Pour la rejoindre, Jaehera n’avait pas d’autre choix que de passer devant eux. Et de l’autre côté…

Aemond saisit son poignet et la tira dans ses quartiers. Il ferma la porte derrière eux. Le cliquetis des clefs tournant la serrure résonna contre les murs de la pièce. Pourquoi les enfermait-il ? Jaehera s’enfonça dans la chambre. Avait-elle jugé Aemond trop rapidement ? Les comportements de son grand frère avait-il déteint sur lui après tout ?

Elle se cogna contre un des fauteuils de la pièce. Ses mains saisirent le dossier. Aemond se tourna vers elle. Ses ongles s’enfoncèrent dans le coussin. Il se figea. Son seul œil l’examina. Il recula d’un pas jusqu’à ce que son dos soit pressé contre la porte, et regarda ailleurs.

Il ne lui ferait rien.

Aegon martela la porte de ses poings en appelant son frère.

— Ouvre ta porte ! Je veux boire un verre avec mon frère, gueula-t-il aux gardes qui l’accompagnaient et essayaient de l’escorter jusqu’à ses quartiers. Oh, est-ce que tu es en bonne compagnie ?

Il aboya comme un chien entre deux gloussements. Les paupières de Jaehera se fermèrent. Elle voyait déjà le regard désapprobateur de sa mère posée sur elle. Le dégoût sur les visages de ses frères et ses cousines. Ils n’avaient jamais pardonné Aemond de s’être lié à Vhagar. Sa mâchoire se serra. Le ricanement de Daemon retentissait déjà dans ses oreilles. Elle grimaça.

Si elle était vue en sa compagnie, elle perdait le peu qu’elle possédait.

— Chut, chut, entendit-elle Aegon dire aux autres alors qu’il était le seul à faire du bruit.

Un son étouffé résonna contre la porte. Jaehera et Aemond comprirent qu’Aegon avait l’oreille collée contre le bois. Jaehera plaqua sa main contre sa bouche. Sa respiration saccadée, son cœur bondissant contre ses côtes, elle ne se faisait pas confiance pour garder le silence. Pas quand Aegon écoutait chacun des bruissements au provenance de la chambre pour confirmer sa théorie.

Aemond attendit ses yeux fermés. Il semblait paisible. Ce n’était pas la première fois qu’Aegon le dérangeait en pleine nuit. Combien d’autres femmes s’étaient-elles retrouvées dans la même situation qu’elle ?

Ils attendirent un long moment ainsi. Jusqu’à ce qu’Aemond lui indique dans un souffle qu’il était parti. Jaehera acquiesça en silence. Elle se redressa, et lissa sa robe de nuit en lin couverte de plis de ses mains. Pas un seuls d’entre eux ne disparut. Le mal était fait.

 Aemond s’écarta de la porte pour la laisser passer. Jaehera s’arrêta devant lui.

— Merci, lui chuchota-t-elle. Merci de m’avoir écouté malgré l’heure et… Et mes années de retard. La prochaine fois, je me contenterai d’envoyer une lettre.

Un rire clair s’échappa des lèvres de Jaehera. Ses traits se tordirent, elle n’avait plus l’habitude d’entendre un tel son sortir d’elle.

— La prochaine fois ?

Le sourcil d’Aemond s’arqua, et un étrange sourire souleva les coins de sa bouche. Ce n’était pas celui suffisant qu’il réservait à ses frères. Ou celui malsain qu’il avait eu lorsque Daemon avait découpé la tête de Vaemond en deux. Il paraissait presque…amusé.

Jaehera se surprit à afficher la même expression que lui.

— Tu n’as pas besoin d’une justification pour m’écrire. Si je reçois une lettre de ta part, j’y répondrai.

Était-ce une invitation ? L’encourageait-il à démarrer une correspondance entre eux ? Jaehera hocha la tête, et humidifia ses lèvres. Si son grand-père pouvait entendre leur conversation, un sourire soulèverait ses traits fatigués.

— La vie à Peyredragon est plutôt monotone. Es-tu certain de vouloir t’engager dans une telle affaire ?

— Je n’ai qu’une seule parole.

Aemond lui tendit sa main pour sceller leur accord. Jaehera la scruta.

— Je ne suis pas un homme, lui dit-elle.

Elle se hissa sur la pointe des pieds, et déposa un baiser sur la joue d’Aemond. Elle le sentit se contracter. Ses talons retombèrent au sol, et le sourire qu’il affichait avant avait disparu de ses lèvres. Immobile, son visage vide de toute émotion, Aemond la fixait.

Les paupières de Jaehera papillonnèrent. Elle toussota et recula. Ce n’était pas la réaction à laquelle elle s’attendait. Pourquoi avait-elle fait ça ?

— Dé-désolée, bafouilla-t-elle, elle se tourna et chercha la poignée de la porte à tâtons.

Elle l’abaissa. La porte ne bougea pas. Jaehera tira. Elle ne s’ouvrit pas. Coincée. C’était ce qu’elle croyait jusqu’à ce qu’elle aperçoive le bras d’Aemond tendu au-dessus d’elle. Sa paume plaquée contre le bois. De la salive se coinça en travers de la gorge de Jaehera.

— Nous l’aurions été, déclara-t-il à voix basse en avançant d’un pas, emprisonnant son corps entre le sien et la porte.

Jaehera hoqueta. Le souffle chaud d’Aemond chatouilla son oreille.

— Si les circonstances avaient été différentes, nous aurions été amis.

Elle prit une longue inspiration, et se tourna vers lui pour lui faire face. Sa poitrine pressée contre son torse, Jaehera observa son seul œil. Sa bouche s’entrouvrit. Une de ses mains se faufila entre eux, et remonta le long de son torse jusqu’à son épaule. Aemond l’observa faire.

— Et maintenant ? le questionna-t-elle du bout des lèvres. Pourrions-nous l’être ?

— Si c’est ce que tu souhaites…

Jaehera secoua la tête. Ses doigts frôlèrent la mâchoire d’Aemond. Ses yeux plongés dans le sien, elle attendit un signe. Un geste qui l’obligerait à se stopper. Rien ne vint. Ses lèvres se déposèrent délicatement sur celles d’Aemond.

C’était le premier baiser de Jaehera.

Sa paume sur son épaule, Jaehera sentit les muscles d’Aemond se bander. Leurs bouches se séparèrent. Ses paupières qu’elle ne se souvenait pas avoir closes se rouvrirent. Était-elle allée trop loin ?

Aemond encadra le visage de Jaehera de ses deux mains. Elle couina de surprise. Aemond l’embrassa. Ses lèvres se pressèrent contre les siennes dans des bruits mouillés. Les doigts de Jaehera s’enfoncèrent dans le cuir de sa veste.

Une des mains d’Aemond migra dans le bas de son dos, il pressa son corps contre le sien. Sa poitrine comprimée contre son torse, Jaehera sentait les battements de son cœur s’emballer autant que les siens.

Il la poussa délicatement contre la porte. Le souffle d’Aemond caressa ses lèvres humides et gonflées. Avant qu’il ne l’embrasse de nouveau, Jaehera posa ses deux paumes sur ses épaules et lui murmura :

— Prends-moi. Ce soir. Maintenant.